Le patrimoine est l’incarnation tangible de valeurs intangibles (historiques, culturelles, esthétiques et sociales). Par conséquent, il ne s’agit pas d’une entité absolue, mais d’une abstraction culturelle pouvant être contestée et interprétée de multiples façons. Les musées sont un type d’établissement chargé de créer et de commémorer une version sélective du passé, soulignant certains aspects de l’histoire tout en omettant d’autres domaines d’intérêt. Les principaux textes historiques rédigés au Canada étaient d’envergure nationale, de sorte que les musées ont souligné certains événements majeurs ayant justifié la création et l’expansion du Canada. La description des cultures autochtones dans les musées reflète directement la façon dont la société a tenté de les confiner dans un créneau particulier de sa mémoire nationale. Je me propose ici d’explorer l’évolution des tendances dans la représentation des peuples autochtones et de leurs cultures par les musées d’Amérique du Nord, particulièrement au Canada.
Même si la collecte d’objets d’art et de spécimens naturels est monnaie courante depuis longtemps chez les Chinois et les Japonais, les musées publics sont un phénomène culturel européen. Dès l’âge de l’exploration au 16e siècle, on a commencé à recueillir, dans le monde entier, des objets considérés comme des curiosités ou des trophées. Les premières collections muséales étaient privées et constituées d’objets façonnés naturels et culturels, regroupés dans ce qu’on appelait des « cabinets de curiosités ». À l’exception des collections scientifiques, ces objets étaient généralement désordonnés et mal structurés. L’intégration progressive de ces collections dans les premiers musées européens, au cours des 18e et 19e siècles, a mené à une manutention et à une interprétation différente de leur contenu. À de rares exceptions près, celui-ci était présenté et perpétué selon une perspective et des opinions essentiellement centrées sur l’Europe. Dès les premières représentations dans les musées, on montrait les Autochtones comme une entité culturelle très différente, située à un niveau de développement ancien et primitif 1.
Les musées de l’Amérique du Nord ont évolué très différemment de ceux de l’Europe, mais ils ont imité ces derniers dans leur représentation des peuples autochtones. On a présumé au 19e siècle que l’infériorité intellectuelle et technique des cultures autochtones les condamnait irrémédiablement à l’extinction. Cette croyance en leur disparition future justifiait, aux yeux des responsables, la création et l’existence de collections muséales. Les musées de l’Amérique du Nord se considéraient comme les gardiens de la culture matérielle des Autochtones 2.
Cette perception des cultures autochtones, jugées inférieures et en voie de disparition, a aussi influencé la méthode de collecte et la nature des objets sélectionnés. Les musées représentaient des Indiens « authentiques » assortis de toutes les traditions et techniques qui existaient avant l’arrivée des Européens. La présentation de changements comme l’influence européenne sur la construction et le style de culture matérielle des objets façonnés était perçue comme une perte de culture 3. Étant donné que les musées se prétendaient gardiens de la culture autochtone, ils désiraient préserver et présenter ce qu’ils considéraient comme des représentations authentiques de ces peuples. Peu d’expositions sur les peuples autochtones avaient trait au monde contemporain, de sorte que l’on représentait les cultures autochtones sous forme d’une image figée dans le temps et de reliques isolées du passé, sans tenir compte de leur évolution ni de leur adaptation aux circonstances actuelles 4.
Jusqu’au début des années 1990, les installations de la plupart des musées ont continué à utiliser du matériel culturel autochtone comme objets façonnés visuels pour accompagner les diaporamas consacrés aux cultures traditionnelles. Ces anciennes expositions représentaient les Autochtones dans divers aspects de leur vie quotidienne, mais sans toutefois se préoccuper d’indiquer la profonde signification culturelle des objets. Les peintures, les broderies perlées ou les décorations en piquants de porc-épic étaient présentées sans contexte culturel, en insistant seulement sur la technique. Les expositions montraient rarement les perspectives des Autochtones eux-mêmes, et les personnes représentées n’avaient pas voix au chapitre dans l’interprétation ou la présentation, pour ce qui était du choix des collections à montrer et des messages à véhiculer 5.
Dans une aussi longue histoire de la représentation des cultures autochtones, les attitudes n’ont commencé à changer qu’au cours des années 1960, mais c’est seulement dans les années 1990 que se produisirent les modifications les plus manifestes 6. Un processus de réévaluation des attitudes envers les Autochtones a permis de mettre fin à ces tendances au moment du réaménagement des anciens musées et de l’apparition de nouveaux. Le Groupe de travail sur les musées et les Premières Nations, en cessants es activités en 1992, a invité les conservateurs des musées à partager leurs pouvoirs d’exposition avec des collectivités représentatives. Le Groupe de travail est né en réponse au boycott de l’exposition du Musée Glenbow en 1988, L’Esprit Chante, par les Cris de la bande indienne de Lubicon, du Nord de l’Alberta, offusqués de voir que le principal commanditaire de l’exposition était la même compagnie pétrolière avec laquelle ils étaient engagés dans un litige de revendication territoriale. Le Groupe de travail, qui comptait des membres de l’Assemblée des Premières Nations et de L’Association des musées canadiens, a élaboré un ensemble de lignes directrices pour les expositions futures. Les points soulevés ont été répartis entre trois catégories : une participation accrue des Autochtones à l’interprétation de leur culture et de leur histoire par les établissements culturels, un meilleur accès pour eux aux collections muséales et le rapatriement des objets façonnés et des restes humains contenus dans les collections muséales. Le Groupe de travail reconnaissait que les Autochtones sont propriétaires de leur patrimoine ou ont un droit moral sur celui-ci, de sorte qu’ils doivent participer entièrement à sa présentation et à l’élaboration de politiques 7.
Les musées commencent à travailler avec les collectivités autochtones pour collaborer à des recherches, à des expositions, à des programmes et à la gestion de collections. Les nouvelles méthodes de représentation modifient le pouvoir traditionnel et les responsabilités des conservateurs, et influencent le choix des articles à exposer. Les expositions réalisées après ces consultations sont nettement différentes de celles du passé. Certains musées mettent à jour leurs expositions, initialement organisées autour du passé ethnographique, en incluant du matériel contemporain et en démontrant la persévérance culturelle des Autochtones 8. Les responsables des musées et les collectivités autochtones étaient certes de bonne foi en apportant ces changements, lesquels peuvent sembler lents à se manifester, mais il faut noter que divers obstacles entravent le passage de la théorie à la pratique 9.
L’apparition d’établissements dirigés par des Autochtones a également favorisé la discussion ainsi que la diffusion des connaissances. La participation de cultures autochtones locales à l’établissement Head-Smashed In en Alberta et au Wanuskewin Centre à Saskatoon démontre l’utilité d’inclure des cultures autochtones locales à toutes les étapes de l’interprétation, de l’élaboration et de la présentation des programmes. La continuité culturelle se manifeste par un usage continu de l’espace des musées et par la pratique consistant à exposer des objets façonnés traditionnels en même temps que des œuvres d’art contemporain 10. À mesure que ces centres se développeront et prendront de l’expansion, ils resteront certainement un élément nouveau et vital du paysage culturel.
Il ne s’agit pas ici d’examiner en détail l’histoire et la gamme des types d’exposition ni les déclarations idéologiques connexes représentant les cultures autochtones. Il faudra analyser plus en détail, avec d’autres discussions et débats, comment les musées interprètent et présentent la culture autochtone. Toutefois, de nombreuses difficultés ont été surmontées au cours de la dernière décennie, ce qui a permis un partenariat et une collaboration entre les musées et les Autochtones. On reconnaît que les peuples autochtones doivent être considérés comme des partenaires à part entière dans toute exposition de musée et dans tout programme concernant leur patrimoine. Les nouvelles expositions diffèrent fondamentalement des anciens modèles, car elles comprennent maintenant les voix et les idées des Autochtones. Les nouvelles initiatives de politiques et une meilleure relation de travail entre les musées et les Autochtones sont un important avantage vers la transformation des musées traditionnels. Les musées et les centres culturels ont le potentiel nécessaire pour assumer un nouveau rôle, en cessant d’être des temples réservés à des élites pour devenir des centres multiculturels favorisant un dialogue permanent.
1 Maurer, Evan, 2000, « Presenting the American Indian: From Europe to America », dans The Changing Presentation of the American Indian: Museums and Native Culture, Michael Ames, éd. 15-28.
8 Doxtator, Deborah, automne 1988, « The Home of the Indian Culture and Other Stories in the Museum », Muse VI (3): 26-29.




