Lorsque la couche glaciaire a commencé à fondre à la fin de la glaciation wisconsinienne il y a environ 15 000 ans, les terres réapparurent et les littoraux restèrent à une altitude beaucoup moins élevée qu’aujourd’hui – d’une centaine de mètres de moins dans certaines régions. Cette différence est remarquable lorsqu’on considère les petits fonds du sud golfe du Saint-Laurent, qui étaient alors à découvert. Les études géologiques les plus récentes indiquent qu’il y a 9 000 ou 10 000 ans, l’archipel actuel des Îles de la Madeleine était probablement relié au continent par la terre ferme (Gareau, P., M. Lewis, J. Shaw, T. Quinlan, A. Sherin, et R. Macnab, 1998) (Figure 1). Des milliers de kilomètres carrés de terre qui furent habitables à cette époque sont aujourd’hui immergés sous l’océan. Des portions des Grands Bancs et de la plate-forme continentale étaient alors des terres à découvert sur lesquelles on trouvait de la végétation, des animaux et des colonies humaines. L’Île-du-Prince-Édouard était alors reliée au continent par ce qu’on pourrait appeler le «raccordement permanent originel» – un bras de terre reliant le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse par le détroit de Northumberland. Pour les besoins de la cause, nous appellerons ici «Northumbria» cette configuration géographique ancienne des Maritimes (Keenlyside, 1984). Ce Northumbria ancien était un territoire dont la faune et la flore variées se sont peu à peu modifiées avec l’évolution des conditions climatiques durant une période d’au moins 5 000 ans. Durant l’Holocène moyen, une période qui s’étend entre 7 000 et 5 000 ans avant aujourd’hui, et appelée altithermale, les températures étaient considérablement plus chaudes qu’aujourd’hui, se comparant au climat actuel du littoral atlantique du sud-est des États-Unis. L’étude des coquillages marins, qui sont très sensibles aux changements de température de l’eau, nous apprend que les températures et les courants océaniques se sont considérablement modifiés depuis la période glaciaire le long du littoral nord-est de l’Atlantique, en particulier le long des côtes du Québec et du Labador et de Terre-Neuve. (Dyke, A. J. Dale, et R. McNeely, 1996). Les températures tempérés de l’océan créèrent vraisemblablement un écosystème océanique dont la végétation, les mammifères et les poissons marins étaient davantage apparentés à ceux que l’on trouve aujourd’hui à des latitudes plus méridionales de l’Atlantique.
Avec la fonte de la couche glaciaire et le redressement de la plate-forme côtière, les littoraux furent graduellement inondés par la mer. L’envahissement du Northumbria par la mer, il y a environ 5 500 ans, fut ainsi à l’origine de la formation de l’actuel détroit de Northumberland et de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce processus est toujours en cours, et à certains endroits dans le sud des Maritimes la terre s’enfonce dans la mer à raison de 10 cm par siècle. Cette submersion ne se produit toutefois pas dans l’ensemble du Canada atlantique. Sur la côte sud du Labrador ainsi que sur certains littoraux de Terre-Neuve, la terre remonte et le littoral avance toujours. Les données géologiques indiquent qu’une grande partie du littoral sud du Québec et du Labrador était encore submergée il y a moins de 8 000 ans (Grant, 1989) (Figure 2). Les premiers habitants |
| Carte des découvertes paléo-indiennes.
|
Les travaux de prospection archéologiques menés dans les Maritimes ont identifié des terrains de campament de ces premiers habitants, dont l’existence remonterait à au moins 11 000 ans (Figure 3). La plupart de ces données proviennent de découvertes isolées d’outillage lithique distinctif et typologiquement ancien (Bonnichsen, R., D. Keenlyside et K. Turnmire, 1991) (Figure 4).
Parmi ces sites primitifs, le plus connu et le mieux documenté est sans doute le site Debert dans le centre de la Nouvelle-Écosse (MacDonald, 1967). D’après la datation au carbone 14, l’âge des âtres des camps de chasse de ces premiers habitants remonterait à environ 11 000 ans. Pour la chasse, c’était un emplacement stratégique. Occupé chaque saison, année après année, et peut-être durant des générations, Debert semble avoir été un emplacement de choix pour intercepter les troupeaux de caribous migrant en abondance dans la toundra caractéristique de cette époque. Il est fort probable que ces peuples tiraient aussi de la mer une bonne partie de leurs moyens de subsistance. Les campements étaient occupés de façon saisonnière, et l’on peut supposer que, le restant de l’année, les habitants exploitaient également les ressources de la mer et des rivières.
Tous les outils retrouvés sur le site archéologique de Debert sont faits de pierre uniquement – à l’exception de petites quantités de cendre et de charbon de bois – et se sont préservés après plus de 500 générations. On y a retrouvé une grande variété d’instruments servant à couper, à gratter et à perforer l’os, l’andouiller et le bois. À en juger par le perfectionnement de leurs outils, ces peuples devaient sans doute posséder la technologie nécessaire pour exploiter une grande variété de ressources alimentaires et matérielles terrestres, marines et riveraines.
Les mammifères marins, comme le morse et les diverses espèces de phoques, devaient être des proies faciles pour ces habiles chasseurs. Un des éléments les plus caractéristiques de l’outillage de ces peuples était des pointes de lance à lame triangulaire, souvent munies d’une cannelure qui servait de manche ou d’embout pour y insérer la hampe de la lance. Ce type de lame est caractéristique des cultures paléo-indiennes, de l’Alaska jusqu’à l’Amérique du Sud. Curieusement, cet ingénieux emmanchement ne se retrouve à peu près pas dans le cas des outils taillés dans la pierre durant plusieurs millénaires qui suivirent.
Que sont devenus ces peuples anciens?
Depuis la découverte du site de Debert, les archéologues se perdent en conjectures quant au sort ultérieur de ces Paléo-Indiens des Maritimes et plus généralement de tout le nord-est du continent. Les quelques sites paléo-indiens découverts dans le nord-est de l’Amérique du Nord sont d’une nature plutôt homogène, c’est-à-dire qu’ils auraient été occupés par des peuples issus du même groupe culturel. En ce qui concerne les peuples des Maritimes, nous croyons que des indices sur les allées et venues de leurs descendants peuvent nous être fournis dans trois régions : le littoral nord de l’Île-du-Prince-Édouard, les Îles de la Madeleine dans le golfe du Saint-Laurent et la côte sud du Labrador -bien évidemment, telles que ces régions étaient à une époque où la géographie du Canada atlantique était fort différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.
| Pointes paléo-indiennes du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard.
|
Sur le littoral nord-est de l’Île-du-Prince-Édouard, au site Jones le long de la baie St. Peters, les archéologues ont mis au jour un campemant primitif qui serait vieux de 9 000 à 10 000 ans (Keenlyside, 1991). Le style particulier de certains outils en pierre que l’on attribue aux premiers occupants de ce site semblent indiquer une parenté possible, du moins en ce qui concerne les types d’outils, avec les peuples anciens de Debert (Figure 5). S’agissait-il de leurs descendants habitant maintenant sur le Northumbria? Le style des pointes de lance en pierre de forme triangulaire du site Jones se rapproche de celui des têtes de harpon traditionnellement utilisés par les groupes autochtones du nord-ouest de l’Amérique du Nord pour la chasse aux mammifères marins. Des pointes de lance de sytle à peu près identique ont été retrouvés sur des sites des Îles de la Madeleine (McCaffrey, 1986). Ces sites n’ont pas été soumis à l’analyse au carbone 14, mais on estime qu’ils remonteraient à au moins 9 000 ans.
Plus au nord, le long du littoral sud du Labrador et sur la Basse-Côte-Nord du Québec, l’âge d’objets semblables découverts sur des sites que l’on croit avoir été des lieux de chasse aux mammifères marins a été estimé à 8Â 000 à 9Â 000 ans (McGhee et Tuck, 1975).
| Pointes de Quaco Head et de St. Peters |
Une des premières grandes découvertes archéologiques au Canada atlantiq ue a été faite sur le littoral nord du golfe du Saint-Laurent, à L’Anse-Amour, au Labrador, près de la frontière du Québec (McGhee, 1976). Un tertre circulaire recouvert de grandes dalles, d’un diamètre d’environ 9 mètres et d’une hauteur de 60 cm, y a été découvert dans les années 1970 par les archéologues J. Tuck and R. McGhee (Figure 6). La datation au carbone 14 de ce site vieux de 7 500 ans en fait l’un des tertres funéraires les plus anciens jamais découverts dans le Nouveau Monde. Les fouilles archéologiques ont mis au jour le squelette d’un jeune garçon gisant à environ 1,5 mètre de profondeur au centre du tertre. On y a aussi retrouvé des pointes de lance en pierre et en os, une pointe de harpon détachable et un cabillot en ivoire, ainsi que des objets peints rituels et un sifflet en os d’oiseau. Près de la tête du garçon se trouvait une défense de morse en ivoire – ce qui signifie qu’on y chassait le morse, mais ce qui montre aussi l’importance symbolique de ce mammifère marin dans la culture du peuple de L’Anse-Amour.
| Site de L’Anse-Amour, au Labrador |
Le morse, plutôt rare de nos jours dans le Canada atlantique, fut jadis abondant dans le golfe du Saint-Laurent. Jusqu’au 18e siècle en effet, l’habitat du morse s’étendait vers le sud jusque dans le golfe du Saint-Laurent et même jusqu’au Massachusetts. Nous connaissons, d’après des comptes rendus historiques et les récits traditionnels des Inuits, toute l’importance du morse pour l’huile, la viande et les matières premières qu’il fournit (os, ivoire, cuir). De même, dans les Maritimes, des chroniqueurs du 17e siècle comme Denys (1908) décrivent l’importance du morse pour les Micmacs, mais à la fin du 18e siècle le morse avait pratiquement disparu du golfe du Saint-Laurent.
Il est fort probable, comme les données archéologiques permettent de le supposer, que le morse eût une importance comparable dans la vie des peuples anciens du Canada atlantique. Les rechercherches archéologiques font état de restes de morse retrouvés à Terre-Neuve, en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard. Par exemple, au site de Port-au-Choix, vieux de 4Â 000 ans, l’ivoire de morse servait à la fabrication d’herminettes pour le travail du bois. Et à L’Anse-Amour, il y a 7Â 500 ans, des défenses de morse étaient placées sur les tombes comme tributs funéraires. Les découvertes sous-marines d’outils anciens dans le Canada atlantique offrent un indice important, bien qu’indirect, de l’exploitation de ces grands mammifères marins aux époques les plus anciennes. À l’Île-du-Prince-Édouard, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, des drageurs à pétoncles ont ramené du fond de l’océan des couteaux en pierre caractéristiques, semblables à celui des Inuits de l’Arctique appelé ulu (c’est-à-dire un «couteau de femme»).
| Ulu des îles Wolf (Nouveau-Brunswick)
|
Ces curieux outils en forme de demi-lune sont faits d’ardoise polie et l’on sait qu’ils étaient déjà en usage il y a 5000 à 7000 ans, depuis les Grands Lacs jusqu’en Nouvelle-Angleterre (Keenlyside, 1984a) (Figure 7). La plupart de ces ulus ont été recueillis à des profondeurs de 20 à 50 mètres. Sans doute ces zones étaient-elles également sous la mer à cette époque ancienne, mais leur profondeur était beaucoup moindre. L’explication la plus plausible est que les anciens chasseurs de mammifères marins, tout comme les chasseurs de phoques terre-neuviens aujourd’hui, se rendaient sur la banquise où ils chassaient et dépeçaient le morse et le phoque. Tous les exemplaires remontés à la surface étaient en bon état, ce qui donne à penser qu’ils auraient été oubliés ou perdus sur la banquise et aurait ultérieurement coulé au fond de l’eau. Selon les données archéologiques, les couperets d’ardoise polie les plus anciens, qui ont été retrouvés le long de la côte du Labrador, dateraient de quelque 7 000 ans. Ceux qui sont particulièrement polis, comme ceux repêchés par les dragueurs à pétoncles, auraient probablement entre 5 000 et 7 000 ans. Bien qu’à cette époque ancienne le niveau de la mer fût beaucoup moins élevé qu’aujourd’hui, les instruments repêchés gisaient généralement par 20 à 40 mètres de profondeur – dans des zones de hauts-fonds pour la plupart. Comment ces ulus ont-ils pu se retrouver au fond de l’océan? Il est possible qu’ils aient été échappés d’embarcations, mais il y a une explication plus probable liée aux méthodes de chasse de ces peuples anciens. Le morse est un animal qui aime aller à terre et flâner aux abords des écoulements glaciaires. C’est là que, traditionnellement, les Inuits chassaient le morse. De la même façon dans la région du Canada, le morse était probablement aussi chassé et dépecé sur les franges de l’écoulement glaciaire. On peut logiquement supposer que des outils comme les ulus auraient été égarés dans la neige ou échappés à travers les glaces puis auraient éventuellement abouti au fonds de l’océan.
| Page 1 | Page 2 | Page 3 | Page 4 | Page 5 |













