Jacques Cinq-Mars
Conservateur, Archéologie du Québec
Commission archéologique du Canada
Musée canadien des civilisations
AVANT-PROPOS
Cet article a été publié originalement dans la Revista de Arqueología Americana, no 1, pp. 9-32, 1990. Les changements qui ont été apportés à cette version électronique consistent en quelques corrections mineures qui n’affectent en rien le contenu initial et en une présentation rafraîchie des cinq illustrations (Figures 1 – 5) et de la liste faunique (Tableau 1).
Pour ce qui est des références , on peut noter que l’article de Cinq-Mars et Morlan 1989, mentionné dans le texte, a finalement été publié:
Cinq-Mars, Jacques and Richard E. Morlan. 1999. Bluefish Caves and Old Crow Basin: A New Rapport, in Ice Age Peoples of North America, ed. by Robson Bonnichsen and Karen L. Turnmire, pp. 200-212. Corvallis: Center for the Study of the First Americans, Oregon State University Press.
Par ailleurs, celui de Cinq-Mars et Nelson 1989 n’a malheureusement pas encore vu le jour.
Finalement, des détails additionnels concernant les datations disponibles (brièvement mentionnées dans le texte) peuvent être obtenus en consultant la Banque des Datations par le Radiocarbone en Archéologie canadienne (BDRAC) à:
www.canadianarchaeology.com/radiocarbon/card/card.htm
Jacques Cinq-Mars, Hull, février 2001.
INTRODUCTION
En réponse au besoin qu’avait son époque d’expliquer les réalités autochtones du Nouveau-Monde, José de Acosta imaginait, il y a 400 ans, ce qui allait devenir le détroit de Béring, c’est-à-dire, un lieu où une proximité intercontinentale relative aurait été propice aux mouvements de populations entre l’Asie et l’Amérique. Cet endroit forme encore aujourd’hui, avec les territoires adjacents (Fig. 1), le canevas géographique sur lequel ont été tissées de nombreuses hypothèses plus ou moins viables, variations portant sur le thème du peuplement des Amériques. Suite à de nombreuses études récentes et dans un effort de synthèse biogéographique, ces régions en sont venues à être connues sous le nom de Béringie (Hopkins 1959, 1967; Hopkins et al. 1982; Hultén 1968). Plus précisément, pour notre propos, nous ferons référence à la Béringie orientale, territoire correspondant à ces parties de l’Alaska et du Yukon qui, sauf dans quelques zones alpines, ne connurent pas les avances glaciaires du Pléistocène.
Maintes fois stimulées par les besoins propres à l’archéologie, les recherches interdisciplinaires effectuées dans ces régions, au cours des dernières décennies, ont rendu possible une appréhension plus juste des dimensions paléo-géographiques du concept de Béringie. Elles ont aussi permis de mieux cerner divers aspects de l’évolution d’un milieu pléistocène auquel durent s’adapter ces populations humaines dont certaines allaient, un jour, déborder plus au sud. Le concept de Béringie, ainsi que ses variantes et dérivés (Note 1) , peut donc être considéré comme étant essentiel à la logique interne des discours archéologiques qui, dans un cadre chronologique pléistocène, traitent des origines des premières populations autochtones du Nouveau-Monde. Cependant, il faut bien noter que les données pertinentes issues de ces travaux demeurent peu nombreuses et ce, surtout en raison des difficultés inhérentes à la pratique archéologique dans ces régions. En conséquence, il est opportun de clarifier quelques aspects de cette archéologie béringienne dont certaines des dimensions pour le moins hémisphériques, ont si souvent défrayé la chronique.
On peut diviser en deux groupes les faits archéologiques, ainsi que les interprétations les plus récentes et les plus raisonnables qu’on en a fait. Le premier intéresse avant tout le Tardiglaciaire et est constitué par un ensemble complexe de données qui proviennent d’un nombre grandissant de gisements découverts en Alaska et au Yukon. Sans être concluante, cette information semble de plus en plus en mesure d’apporter des solutions à la question du peuplement actuel des régions boréales et arctiques du Nord-Ouest ainsi qu’à celle des origines clovisiennes. Dans ce dernier cas, elle tend à satisfaire les tenants d’une série chronologique « courte ». L’autre ensemble de données est plus discret et, pour le moment, sans apparence de continuité avec le premier. Il résulte avant tout des travaux de recherche effectués au Yukon septentrional et dont les résultats suggèrent des manifestations culturelles plus anciennes, datant du Pléniglaciaire et même, comme nous allons le voir, de périodes antérieures. Ils amènent, quant à eux, de l’eau au moulin des tenants de séries chronologiques « longues ».
C’est à partir de certains de ces matériaux, provenant plus particulièrement des grottes du Poisson-Bleu (Bluefish Caves), au Yukon septentrional, que nous allons essayer d’éclairer d’une lumière béringienne quelques facettes de cette archéologie traitant des origines.