La place des Grottes du Poisson-Bleu dans la préhistoire béringienne










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LES TÉMOINS CULTURELS



À l’instar de nombreux gisements béringiens ayant fourni des matériaux archéologiques très anciens, les témoignages culturels provenant des grottes du Poisson-Bleu sont caractérisés par une rareté pour le moins exaspérante. Ils consistent en matériel lithique, lui-même divisible en trois catégories, en traces de décarnisation que l’on retrouve sur certains éléments de la mégafaune, ainsi qu’en quelques représentants de ce que l’on pourrait qualifier d’industrie de l’os peu élaborée. Sauf de rares exceptions (Note 7) , ils proviennent presque tous de la couche de lœss des grottes I et II où nous les trouvons dans des contextes dont la lecture, encore une fois, n’est pas toujours aisée.






Matériel lithique
Traces de dépeçage et de décarnisation
Industrie de l’os






Matériel lithique



La première catégorie consiste en une série composée d’environ cent pièces. Elle inclut d’un côté, des objets façonnés (Fig. 4) tels que nucléi, microlames, burins d’angle sur troncature, chutes de burin, encoche, etc. et, de l’autre, divers éclats de taille ou de retouche dont certains ont pu être utilisés. Les matières premières sont surtout des cherts bleutés (quelquefois mouchetés) ou, plus rarement, noirs, à grain très fin et dont les sources exactes, si elles nous sont encore inconnues, ne sont certainement pas régionales (Note 8). Jusqu’ici, de tels objets n’ont été récoltés que dans les sédiments des grottes I et II.

Fig. 4 - pièces lithiques

Ils proviennent en plus grande partie de l’intérieur et de l’entrée de la grotte II, à la base aussi bien qu’à la limite supérieure de cette zone (inférieure) du lœss qui est la plus riche en vestiges fauniques. Certaines des caractéristiques technologiques que présentent les burins (tous burins d’angle sur troncature) nous portent à croire qu’une bonne partie de l’ensemble représente peut-être un épisode spécifique d’utilisation de ce porche ou, encore, des visites consé ;cutives d’un groupe en particulier. Même si leur contexte ne nous permet pas de les situer chrono-stratigraphiquement avec précision, nous savons qu’ils datent de longtemps avant la fin de la période de mise en place du lœss, c’est-à-dire d’avant 10,000 ans BP. Leur provenance et leur association relative avec des restes d’espèces disparues nous portent à croire qu’ils ont pu être incorporés dans le gisement vers 12,000 BP et même avant.


Quelques outils, incluant une chute de burin, des fragments de microlames ainsi que des éclats (dont un, de retouche bifaciale) ont aussi été récoltés à l’intérieur de la grotte I, dans un contexte stratigraphique un peu plus précis (Cinq-Mars 1979). II semble, en effet, que certaines de ces pièces recouvrent, chronologiquement, la première moitié de la période caractérisée par la zone « à bouleau ». D’autres, cependant, dénotent des âges un peu plus récents (possiblement entre 10,000 et 12,000 BP) ainsi que plus anciens (avant 13,500 BP).


La deuxième catégorie est composée de plusieurs dizaines de petits éclats détritiques résultant de la taille, de la retouche ou, encore, de l’utilisation d’outils en chert (Note 9). Si petits soient-ils, ils possèdent toutes les caractéristiques morphologiques des éclats ou esquilles plus larges et se retrouvent en quantités variables dans tous les gisements archéologiques où ont été taillés ou utilisés des outils en pierre. Ceux qui proviennent du remplissage éolien des grottes du Poisson-Bleu, se démarquent bien, quant à la matière première, des autres particules rocheuses de dimensions semblables. Bien qu’ils aient été trouvés dans les sédiments des trois grottes, ce sont ceux de la grotte I qui nous fournissent le plus d’information. Leur mode de répartition à l’intérieur de la grotte chevauche celui que nous avons déjà décrit pour l’outillage. S’y ajoute aussi une composante suggestive de sédimentation culturelle dans cette partie du lœss qui présente une signature pollinique caractéristique de la toundra herbacée et dont l’âge, nous l’avons vu, recouvre la période allant de 25,000 à 13,500 BP.


Notre troisième catégorie comprend de nombreux petits galets roulés qui, pour la plupart, ont été récoltés à la base du lœss, en contact ou presque avec la roche-mère et, le plus souvent, près de l’entrée ou à l’intérieur des porches. Comme ils sont tous de nature clairement allochtone, nous avons cru, jusqu’à tout récemment (Morlan et Cinq-Mars 1982: Fig. 9), que leur présence dans le lœss ne pouvait s’expliquer que par le biais d’une action animale ou, dans le cas des plus gros spécimens, possiblement culturelle. Comme dans le cas des grottes, il s’avère que leur origine s’explique plus correctement dans le cadre de l’évolution d’un réseau karstique. Nous avons cependant choisi de conserver cette catégorie afin de pouvoir éventuellement y intégrer quelques uns des plus gros qui ont peut-être, après tout, servi de percuteurs.




Traces de dépeçage et de décarnisation



Malgré les difficultés inhérentes à toute tentative de décodage taphonomique, nous avons pu extraire de cet immense palimpseste (Binford 1981: 9) que forment, avec d’autres vestiges, les restes fauniques du Poisson-Bleu, des signes complémentaires de présence humaine.


Ces traces consistent en une variété d’entailles, d’incisions, de râclures, de hachures et de stries qui résultent d’activités intentionnelles de dépeçage et de décarnisation des animaux. Elles entament de façon plus ou moins superficielle, en divers endroits, les parois externes des ossements (Morlan et Cinq-Mars 1982: Fig. 10) et ont été effectuées avec des outils en pierre. Ajoutons que nous faisons, ici, référence à des signaux indéniablement culturels et non pas aux nombreuses imitations dont sont capables les carnivores, les rongeurs, divers processus géologiques ainsi que certains fouilleurs (Note 10). Jusqu’à présent, nous croyons avoir pu en identifier des exemples sur de nombreux éléments du squelette de presque toutes les espèces mégafauniques, à l’exclusion, peut-être, du loup, de l’orignal, du wapiti et du saïga. Presque tous proviennent des grottes I et II.


Ce type de données nous permet également d’accéder à une meilleure définition chronologique du contenu culturel du remplissage. Ainsi, comme nous n’avons pas trouvé de pareilles traces sur les restes fauniques provenant de l’humus à cailloutis, il est clair que le phénomène et ses causes sont d’âge pléistocène. Ceci est confirmé par certaines des dates 14C mentionnées plus haut et obtenues à partir de spécimens porteurs de ces modifications. Ces déterminations suggèrent que des activités culturelles reliées à l’exploitation de la faune du Poisson-Bleu se sont produites, de façon sporadique, entre environ 25,000 BP et 10,000 BP.




Industrie de l’os



Les exemples de cette industrie sont peu nombreux et peuvent être répartis en deux groupes. Le premier inclut des outils traditionnels un tant soit peu façonnés, intentionnellement ou par l’usage. Nous en avons trouvé des exemples dans les grottes I et II. Le deuxième groupe comprend des ossements taillés par percussion. Ils sont peu nombreux et proviennent de la grotte II.


Dans le premier cas, il s’agit surtout de quelques os longs qui, après avoir été fendus dans le sens de la longueur, ont peut-être été utilisés comme queursoirs, pour le traitement des peaux. L’un d’eux, en particulier, façonné à partir d’un tibia de caribou, porte des traces d’aménagement qui semblent résulter d’un travail de rabotage au burin; il présente, également, un poli très accentué, situé aux marges d’une cassure (d’utilisation ?) distale (Morlan et Cinq-Mars 1982: Fig.9). Cet objet a été récolté à l’extérieur de la grotte II, dans la zone inférieure du lœss. Il a aussi été daté à 24,820 BP, ce qui nous permet de mieux saisir non seulement l’amplitude chronologique du dépôt, comme nous l’avons noté précédemment, mais aussi l’amplitude chronologique des manifestations culturelles. Autrement dit, nous croyons pouvoir ajouter cet outil à une liste grandissante de données qui, bien qu’éparses, servent à démontrer que des populations humaines furent en mesure d’exploiter les ressources de la région, au Pléniglaciaire et même avant.

Fig. 5 - os de mammouth

Il en va ainsi pour le deuxième groupe qui n’est représenté que par deux objets en os produits par percussion. Il s’agit d’un éclat (Note 11) et de son nucléus (Fig. 5) qui proviennent nécessairement du même os long d’un mammouth et qui ont été obtenus à partir d’une chaîne ou séquence opératoire relativement complexe que nous tenterons de schématiser comme suit:



  • la matière première, c’est-à-dire, l’os long d’un mammouth, a d’abord été réduite à sa portion congrue qui comprend l’épiphyse et une partie attenante de la diaphyse;

  • on a alors aménagé, à l’extrémité diaphysaire de ce bloc d’os ce que l’on pourrait qualifier de plan de frappe assez fruste;

  • à partir de ce plan de frappe, on a ensuite détaché par percussion, de la face corticale du segment diaphysaire, une série de trois éclats dont les longueurs minimales varient entre sept et dix centimètres;

  • enfin, un de ces éclats, le plus long, a été repris par taille ou retouche bifaciale et réduit en diagonale à partir de son extrémité proximale, de plus du tiers de ses dimensions originales.

Ces deux derniers témoins ont été trouvés à la base du lœss inférieur, dans des secteurs adjacents du remplissage situé en aval de l’entrée de la grotte II. Les deux dates qu’ils nous ont fournies révèlent un âge moyen, pléniglaciaire, d’environ 23,500 ans.

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