Les contes populaires et la communauté
Comme en témoignent les aînés interrogés sur leur vie, la plupart des premiers immigrants doivent faire face à la ségrégation sociale et à la discrimination raciale. Ils ont donc tendance à se tourner vers leur communauté pour obtenir confort et sécurité. Les institutions communautaires servent de mécanismes d’adaptation pour contrer la réaction anti-orientale. Ces institutions sont basées sur les valeurs paysannes : confiance, mythologie, légendes ancestrales et croyances folkloriques. Le respect mutuel et le bouche-à-oreille permettent de conclure ententes et sanctions informelles, et la réprobation sociale sanctionne les violations.
Pour consolider l’identité et la solidarité du groupe, on organise des festivals communautaires, comme ceux de l’anniversaire des ancêtres, du printemps, du ching ming et du bateau-dragon. Ces fêtes sont une occasion de raconter les contes populaires associés à ces traditions communautaires. Il n’est donc pas étonnant que la majorité des contes populaires recueillis auprès des premiers immigrants, arrivés au tournant du XXe siècle ou avant la loi d’immigration chinoise proclamée en 1923, évoquent ces traditions communautaires. Dans la communauté montréalaise, il n’y avait pas de tradition orale comme en Chine. La plupart des premiers arrivants, devant lutter pour leur survie, n’avaient pas le temps de se réunir pour des loisirs.
Les membres des associations patronymiques se rappellent très bien des récits sur les ancêtres, ces histoires habituellement transmises lors de la célébration des anniversaires ancestraux et de la journée de fondation de l’association. En voici quelques exemples.
(1) L’association patronymique Huang reconnaît Huang Shiang Kung comme son ancêtre, un célèbre lettré de la dynastie Han. Selon Jack Wong (entrevue de 1976), Huang était un garçon brillant, obéissant et bien élevé. « Sa piété filiale était connu de tous. Il prenait bien soin de ses parents. À l’été, il éventait leur lit pour le rafraîchir, et en hiver, il le réchauffait. Tous les Huang devraient suivre son exemple. »
(2) L’association Chao Lun Kung So de Montréal regroupe des personnes de cinq patronymes. On raconte que les ancêtres de quatre des cinq patronymes sont frères, soit les Hsieh, les Hsü, les T’an et les T’an, alors que la famille Yuan est parente par gratitude et amitié. Voici deux versions de cette légende :
(i) À l’époque où le Nord de la Chine est constamment envahi par des guerriers barbares, quatre frères décident de migrer dans différentes régions chinoises afin de préserver la lignée familiale. Ils choisissent alors d’utiliser le mot Yen comme marque d’identité commune dans leurs nouveaux patronymes de Hsieh, Hsü, T’an et T’an. Un jour, l’un des frères est impliqué dans une bagarre. Il est presque tué, mais une personne dont le patronyme est Yuan le sauve. Plus tard, les autres frères apprennent cette histoire, et finissent par considérer les Yuan comme faisant partie de leur famille. Cet engagement familial est depuis lors respecté de génération en génération. (H. Hum, entrevue de 1976)
(ii) Mécontent de la bureaucratie, le célèbre lettré chinois, Chiang T’ai Kung, décide de retourner dans son village pour s’y retirer. Toutefois, il avait offensé une famille puissante qui jura de tuer tous les membres de sa famille. L’un de ses fils, âgé de cinq ans et très astucieux, est absent quand l’armée vient massacrer sa famille. Sur le chemin de son retour à la maison, l’enfant a un mauvais pressentiment et se rend dans le village voisin, chez des amis de son père, les Yuan. L’armée le poursuit. Le garçon arrive à la maison des Yuan à l’heure du dîner. Il explique son péril. Madame Yuan le prend rapidement sur ses genoux et lui donne à manger comme s’il était son propre fils. Puis, l’armée arrive et interroge la famille qui prétend ne pas connaître l’enfant. Contrariée, l’armée s’en va et la vie de l’enfant est épargnée. Il grandit donc dans la famille Yuan. Plus tard, il se marie et engendre quatre fils. Malgré toutes ces années, l’armée le recherche toujours. Alors, il demande à ses fils de migrer aux quatre coins de la Chine et d’utiliser des patronymes différents comme moyen de protection, mais avec une marque d’identité commune. Le mot Yen est choisi; et les quatre fils s’appellent Hsieh, Hsü, T’an et T’an. Ils considèrent les Yuan comme leur famille adoptive. Les fils se font un devoir de porter secours, en tout temps et en tout lieu, à tout membre de la famille qui serait en détresse. (C. Hsieh, entrevue de 1977)
(3) L’association Lung Kang Kung So réunit des membres dont les patronymes sont Liu, Kuan, Chang et Chao. Les Liu, Kuan et Chang, « frères de sang », sont respectés pour leur loyauté, leur sens du devoir, leur droiture et leur coopération. Le Roman des Trois Royaumes les célèbre tous comme des héros. La communauté chinoise de Montréal en connaît de nombreux épisodes et plusieurs versions. Cette diversité s’explique par la variété des sources et quelques oublis. Voici, comme exemple, l’un des épisodes :
Kuan Kung était un général connu pour sa droiture et sa loyauté. Au cours d’une bataille avec Ts’ao Ts’ao, chef du royaume ennemi, il est vaincu et fait prisonnier. Ts’ao, impressionné par les qualités du général, le traite bien et lui demande de servir son royaume. Toutefois, étant loyal à Liu, son frère de sang plus âgé, Kuan refuse l’offre de Ts’ao et rejoint Liu.
Plusieurs années plus tard, Kuan est appelé par son conseiller militaire, Chu Ko Liang, pour combattre Ts’ao. Sachant que Ts’ao avait bien traité Kuan, Chu demande la tête de Ts’ao si Kuan remporte la bataille; sinon, Kuan sera décapité à sa place.
Kuan part à la guerre et défait Ts’ao. En souvenir de la gentillesse et du bon traitement qu’il a reçu de Ts’ao, il laisse Ts’ao partir et se prépare à être décapité à son retour. Chu, impressionné par sa bonté et sa générosité, épargne « sa tête ». On dit que Chu, qui était un conseiller perspicace, savait par clairvoyance que Ts’ao ne mourrait pas dans la bataille. Il avait donc envoyé Kuan pour éprouver sa droiture et sa loyauté. (K. Cheong, entrevue de 1977)
La célébration du Festival du bateau-dragon aide à perpétuer la légende de Chü Yüan. Il en existe également plusieurs versions dont les détails varient légèrement. En voici une :
Célèbre poète érudit, Chü Yüan est loyal à son pays et à son empereur, mais le pays est faible et les fonctionnaires impériaux égoïstes et corrompus. Incompétent, l’empereur n’écoute pas son avis. Désespéré et déçu, Chü Yüan proteste en se noyant dans la rivière. Plus tard, les gens comprennent qu’il était un fonctionnaire loyal et honnête. Ainsi, pour célébrer sa mémoire, ils se rendent en bateau à l’endroit de sa noyade et y lancent du riz pour nourrir son esprit. Cependant, un poisson mange la nourriture. Depuis ce temps, les gens enveloppent le riz dans des feuilles de bambou qu’ils jettent dans la rivière. L’histoire rappelle à chacun de faire preuve de patriotisme. (G. Chan, entrevue de 1976)
La célébration du Festival de la lune aide également à préserver plusieurs versions de légendes, de mythes et de contes populaires. Parmi les contes recueillis, il y a la légende révolutionnaire du renversement des Mongols qui ont régné sur la Chine au XIVe siècle. À l’époque, des gâteaux de riz servent à cacher le message du soulèvement. Ainsi, le quinzième jour de la huitième lune, les gens se révoltent et renversent les envahisseurs mongols. (G. Chan, entrevue de 1976)
Comme on peut le constater, la survie de certains contes dépend de la vitalité des traditions culturelles à Montréal. Les changements d’après-guerre dans la structure de la communauté chinoise et l’augmentation des immigrants imposent aussi des changements aux traditions. Avec la désintégration graduelle de la communauté dans l’ordre social dominant et l’assimilation des jeunes et des membres éduqués, la fonction et la signification des traditions culturelles se transforment en conséquence. Ces traditions ne servent donc plus de divertissements ou d’outil de communication avec la société dominante. Par exemple, pour les associations basées sur le mode occidental, la célébration du Festival de la lune représente plutôt une occasion de manger des gâteaux de riz qu’un moment pour rappeler le renversement des Mongols. D’après les entrevues effectuées jusqu’ici, beaucoup de jeunes et de membres professionnels des associations ne connaissent pas les détails des contes populaires que recèlent ces festivals culturels. Parfois, il y a confusion étant donné que les conteurs ont tendance à amalgamer différentes histoires en une seule, particulièrement l’histoire de Chü Yüan et la révolte contre la dynastie Yuan.
D’après certains indicateurs, les gens se souviennent des contes populaires associés à leur occupation. Ainsi, les herboristes se rappellent les contes sur la médecine populaire; le personnel de restauration, surtout de restaurants en cœntreprise1, se souvient du Roman des Trois Royaumes, et les peintres et marchands de boutiques de cadeaux racontent des histoires sur la peinture.