Les contes populaires et la famille
Parce que la loi de l’immigration chinoise (1923-1947) restreint la venue des femmes et des enfants, les premiers immigrants n’ont pas de vie de famille. Sans vie de famille, il est impossible de transmettre les traditions à la maison.
Selon le recensement canadien, Montréal compte 48 Chinoises en 1931; 200 en 1941; 259 en 1951 et 1507 en 1961. Par ailleurs, d’après une estimation des Chinois eux-mêmes, il y a tout au plus 30 familles chinoises avant la Seconde Guerre.
L’absence des femmes et des enfants indique une absence de traditions familiales, de récits pour enfants, de jeux, de rimes enfantines, de berceuses et de célébrations des traditions en famille. Qui plus est, on oublie vite les contes rapportés par les premiers immigrants qui n’ont pas l’occasion de les raconter à leurs enfants.
Certains contes populaires recueillis auprès d’aînées évoquent la fidélité et le dévouement marital. Ils mettent en valeur la patience et l’endurance. Certaines conteuses disent se les rappeler à cause des longues séparations qu’elles ont vécues avec leurs maris. En voici un exemple :
Ce conte décrit le dévouement marital entre époux. G. Chan (entrevue de 1976) raconte : « Il était une fois un étudiant qui se rend à Pékin pour passer un examen impérial. Il réussit l’épreuve avec grand honneur. Fort impressionné, l’un des fonctionnaires de la cour souhaite voir l’étudiant épouser sa fille. Le fonctionnaire demande alors à l’empereur d’être l’entremetteur. Cependant, Kao Wên Chü, l’étudiant, refuse, car il est déjà marié dans son village. Malgré cela, on lui ordonne d’épouser Wen Chin, la fille du fonctionnaire. Kao écrit alors une lettre à son épouse pour l’informer qu’il n’éprouve aucun amour pour Wen Chin. Malheureusement, la lettre tombe entre les mains de Wen Chin qui la réécrit. Dans sa nouvelle version, la lettre indique que Kao est remarié, qu’il a un fils et une fille, et qu’il demande à son épouse de ne pas perdre sa jeunesse et de chercher un nouveau mari.
La lettre parvient à Chen Chu, l’ex-épouse de Kao, qui n’en croit pas un mot. Elle décide alors de se rendre à Pékin pour en avoir le cœur net. Déguisée en chanteuse, elle chante jusqu’à Pékin. Elle trouve l’adresse de son mari, puis un jour, chante devant sa porte. Une servante sort de la maison et la prend en pitié. Plus tard, elle confie à la servante son intention de revoir son mari. Avec l’aide de la servante, le couple finit par se retrouver. Les époux s’enfuient, puis vivent heureux pour toujours.
Avec l’abolition de la loi d’immigration des Chinois, davantage de proches peuvent venir au Canada et les familles sont réunies. Certains contes recueillis dans des foyers sino-canadiens témoignent également de ces changements. Les récits de famille ne concernent plus la séparation des époux, mais racontent des événements familiaux plus réjouissants. En voici un exemple :
Un homme célèbre son anniversaire. À la fête, il demande à ses trois beaux-fils d’écrire un distique sur un rouleau de parchemin. Au meilleur ira la moitié de sa fortune, à une condition – le distique doit commencer et se terminer par le mot « homme ».
Le premier beau-fils écrit : « Un homme vous frappe, vous frappez un homme. »
Le deuxième beau-fils écrit : « Un homme vous réprimande, vous réprimandez un homme. »
Finalement, le troisième beau-fils, que tous considèrent comme un simple d’esprit, écrit : « L’homme à la face de voleur, le voleur à la face d’homme ».
Le beau-père applaudit et approuve le distique du troisième beau-fils. Il explique que les distiques des deux premiers beaux-fils sont plutôt ordinaires, alors que « L’homme à la face de voleur, le voleur à la face d’homme » décrit une profonde vérité de la vie quotidienne. Il remet alors la moitié de sa fortune à son troisième beau-fils. (A. Louie, entrevue de 1976)
Avec la naissance et l’éducation de plus d’enfants chinois au Canada, surgissent aussi des contes pour enfants. D’après une première cueillette de certains de ces contes auprès de familles éduquées et professionnelles, on remarque qu’ils traitent de la vie de certains grands hommes de l’histoire chinoise. Les récits mettent en valeur l’intelligence et le dur labeur. En voici quatre exemples :
(1) L’histoire du docteur Sun Yet-sen. Intelligent, Sun prend son travail très au sérieux. Il ne croit ni en Dieu ni à la superstition. Un jour, dans son jeune âge, il se rend au temple du village et frappe toutes les statues divines, puis explique aux villageois : « Si les dieux et les déesses ne peuvent se protéger eux-mêmes, comment vont-ils vous protéger? » (G. Chan, entrevue de 1976)
(2) L’histoire de Kung. Célèbre érudit de la dynastie Han, Kung sait se comporter et suit les règles de la politesse. Un jour, un panier de poires est offert aux membres de la famille. Il prend la plus petite. On lui demande alors pourquoi il n’a pas choisi la plus grosse? Il répond que les grosses poires sont pour les adultes et les petites pour les enfants. (T. Wong, entrevue de 1976)
(3) L’histoire de Wên Yen Po. Lettré de la dynastie Sung, Wên est patient et intelligent. Un jour, un groupe d’enfants jouent à la balle dans le champ. La balle tombe dans le trou d’un arbre. Aucun des enfants ne sait comment la récupérer sauf Wên qui, tranquillement, va chercher un seau d’eau qu’il verse dans le trou. La balle remonte alors aussitôt à la surface. (G. Chan, entrevue de 1976)
(4) L’histoire de Han Hsin. Han est un célèbre général militaire de la dynastie Han. Il était très pauvre dans sa jeunesse. Les gens avaient l’habitude de le bousculer. Un jour, un homme fort le confronte en lui disant : « Si tu as du courage, viens te battre avec moi; autrement, il vaut mieux que tu rampes entre mes jambes. » Sachant qu’il ne peut vaincre l’homme, Han obéit. Plusieurs personnes le considèrent comme lâche, sans toutefois reconnaître sa grande patience et son endurance. (G. Chan, entrevue de 1976)
Certains contes sont racontés aux enfants en anglais, car ils ne parlent ni ne comprennent le chinois. Cela pourrait faire problème dans l’avenir, comme le souligne une conteuse, car la transmission des contes en anglais ne leur permettra peut-être pas de saisir certaines des valeurs culturelles traditionnelles sous-jacentes.