Les deux visages de l’identité










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Les deux visages de l’identité


Mauro Peressini
Conservateur, Programme de l’Europe et de l’Amérique du Sud
Études culturelles
Musée canadien des civilisations


Cet article a paru dans Le Courrier de l’UNESCO, juin 1993, pp.14-18. L’auteur l’a révisé. Reproduction autorisée.









Introduction



L’essor des particularismes culturels et religieux, l’affirmation des localismes et des régionalismes de même que la revendication des identités culturelles, ethniques, raciales ou nationales qui secouent le monde actuel ne cessent de présenter un double aspect. D’un côté, ces luttes identitaires peuvent être considérées comme des mouvements de libération, comme des stratégies adoptées par certaines populations pour affronter des pouvoirs oppresseurs et des injustices qui s’éternisent. Affirmer sa différence, retrouver les fondements de sa culture, renforcer la solidarité du groupe ou aspirer à une autonomie politique se présentent alors comme autant de démarches nécessaires et valables pour sortir d’un état d’assujettissement et retrouver ainsi une certaine dignité. D’un autre côté, cependant, toutes ces luttes contribuent aussi à « durcir » les groupes, à renforcer l’étanchéité des frontières culturelles qui les distinguent et à rendre toujours plus difficile la rencontre et le dialogue avec l’ »Autre ». L’affirmation culturelle, ethnique, raciale ou nationale prend alors les allures d’un repli sur soi, d’un enfermement, et risque toujours de dériver vers l’exclusion de l’altérité, vers des projets de « purification » ethnique, vers la xénophobie, le racisme et la violence.


Le changement comme mode d’être de la culture



Comment expliquer cette double nature des mouvements identitaires? Comment éviter leur dérive vers le repli sur soi et l’exclusion? Pour amorcer une réponse à ces questions, il est nécessaire, à mon avis, de revenir à une évidence qui, pour banale qu’elle puisse paraître, demande toujours à être rappelée: ce qui de tout temps à constitué la caractéristique essentielle des sociétés humaines et de leurs cultures, ce n’est pas l’immobilité, mais bien le changement. Les cas de sociétés isolées, demeurées intactes et à l’abri des événements historiques, non seulement relèvent de l’exception – voire même du mythe – mais ont, de plus, rarement mené à la prospérité matérielle et culturelle. De tout temps, les sociétés humaines ont été affectées par l’histoire et par les événements de tous ordres qui la composent: par des phénomènes naturels (catastrophes, modifications des climats et des milieux écologiques), par des mouvements migratoires (émigrations, immigrations, rencontres et mélanges de populations, diffusions des savoirs, des croyances et des valeurs), par des phénomènes politiques (guerres, annexions) et économiques (échanges commerciaux, diffusions des techniques). Ces événements ont sans cesse exigé des sociétés une capacité à redéfinir, modifier, inventer, élaborer, emprunter, acquérir et bricoler de nouvelles façons de faire et de penser. C’est d’ailleurs de cette créativité culturelle, et non de l’isolement, que les accomplissements matériels et symboliques les plus spectaculaires ont vu le jour.


Loin de constituer une collection figée de manières de faire et de penser, un ensemble fini de connaissances, de croyances, de valeurs, de traditions, de règles ou de normes de comportements, de principes éthiques ou religieux, la culture représente donc plutôt quelque chose de vivant, un processus, une dynamique de communication et de métissage. On pourrait dire que le changement est son mode d’être. Aussi, faut-il dédramatiser les discours qui parlent du danger de « perdre » une culture et de la nécessité de la « récupérer », de la « protéger », de la « sauvegarder » ou de la « purifier ». Puisque la culture est un processus de transformation incessant, on pourrait dire que l’acculturation est en quelque sorte son mode d’existence.


Par ailleurs, c’est précisément ce remodelage incessant de la culture par l’histoire qui fait que tout groupe culturel, ethnique, racial ou national n’est jamais une entité homogène, mais bien plutôt une réalité fractionnée, composée de sous-ensembles culturels divers, eux-mêmes en transformation: familles, lignages et groupes de parenté; villages, villes et groupes régionaux; classes sociales, groupes professionnels, ouvriers, employés, cadres et patrons; pauvres et riches; générations, jeunes et vieux; hommes et femmes; handicapés intellectuels ou physiques, visuels ou auditifs; etc. A la limite, s’il fallait tenir compte de toutes les subtilités et variations qui nuancent les façons de faire et de penser des individus qui composent une société, nous serions forcés de conclure que chaque individu – produit d’une histoire unique – constitue à lui seul une culture, variante originale de la culture générale de la société où il vit. L’histoire et les transformations culturelles qu’elle provoque sont ce qui fait que l’altérité est au cœur de tout groupe et que nous pouvons toujours y être l’ »autre » de quelqu’un. Inversement, c’est aussi ce qui fait que l’on est toujours le semblable d’un autre, qu’à l’intérieur de tout groupe, il existe des individus qui partagent, sous bien des aspects, des ressemblances avec des gens d’autres groupes. Enfin, c’est aussi ce processus de transformation culturelle qui fait que, selon qu’on insiste sur tel ou tel aspect culturel (religion, habitudes culinaires ou vestimentaires, langues, etc.), les groupes changent de frontières et se chevauchent, que les limites se font moins nettes, qu’elles fluctuent et que toute distinction entre « soi » et les « autres » devient une affaire de degré, de distribution continue, de continuum. Régie par des « logiques métisses » 1 , la culture de toute population ressemble bien plus à un ensemble pluriel, multiforme, mobile et ouvert qu’à un tout homogène, stable, fermé et aisément définissable. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, alors que les bouleversements de tous ordres s’accélèrent, que les cultures communiquent comme jamais auparavant et que les populations se déplacent à coup de millions d’individus.

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