Quelques pistes en guise de conclusion
Comment concilier le caractère indispensable de l’identité et le fait qu’il faille à tout prix éviter ses dérapages négatifs? Il serait sans doute prétentieux ou naïf de penser pouvoir apporter ici une réponse définitive à cette question. Je m’en tiendrai donc à quelques pistes qu’il faudrait explorer.
J’appellerais « mobilité identitaire » la première de ces pistes. Toute identité culturelle, ethnique ou nationale doit, pour fonctionner – c’est-à-dire pour que le découpage qu’elle propose soit reconnu comme réel et légitime – se fonder sur une méconnaissance ou un oubli: sur la méconnaissance du fait que ce découpage, comme tout découpage identitaire, est arbitraire, qu’il ne constitue qu’un découpage possible parmi tant d’autres. Si certains individus, groupes ou institutions composant une société possèdent le pouvoir de « faire voir et de faire croire, de faire connaître et de faire reconnaître » leurs « divisions du monde social »3 , c’est précisément en raison de cette méconnaissance ou oubli du caractère arbitraire des divisions par les individus à qui elles sont proposées ou imposées. Un principe de conduite s’impose donc immédiatement, soit celui de tenir toujours présent à nos esprits ce caractère arbitraire des constructions identitaires, non pas pour abolir toute forme d’identification et d’appartenance – ce qui serait illusoire puisque l’identité est une nécessité cognitive pour l’être humain – mais pour se rappeler, tout simplement, que chacun de nous n’est jamais uniquement un « Blanc », un « Noir », un « Juif », un « Musulman », un « Français », un « Italien », mais aussi beaucoup d’autres choses simultanément: membre d’une famille, d’un lignage ou d’une parenté; habitant d’un village ou d’une région, de la campagne ou de la ville; citoyen d’un Etat; membre d’une classe sociale ou d’un groupe professionnel; défini par son statut social ou par sa richesse; membre d’une génération ou défini par son âge; « homme » ou « femme »; « hétérosexuel » ou « homosexuel »; handicapé ou non, etc.
La reconnaissance des identités multiples au moyen desquelles on peut se définir comporte une efficacité que l’on peut illustrer à l’aide d’exemples. Prenons le racisme de certains « Blancs » contre les « Noirs » dans de nombreux pays. L’attitude raciste produit deux choses: d’une part, la création et l’utilisation de la catégorie « Noir » pour étiqueter ou identifier les gens sur lesquels elle s’applique; d’autre part, l’association d’un contenu négatif ou péjoratif à cette catégorie: infériorité intellectuelle, comportements dévalorisants, etc. De son côté, face à l’attitude raciste, un individu « noir » a devant lui plusieurs possibilités de réponses. Il peut accepter la catégorie « Noir », en s’identifiant comme tel, et accepter également le contenu péjoratif qui lui est associé. Il s’agit alors d’une réponse qui constitue un assujettissement total, puisqu’elle revient à accepter totalement les « règles du jeu » proposées par le pouvoir raciste. Mais notre individu « noir » peut aussi formuler une réponse qui consiste à accepter la catégorie « Noir » mise de l’avant par l’attitude raciste tout en refusant le contenu qui lui est associé et lui en opposer un positif: valorisation de la négritude, d’une culture noire ou africaine, de la contribution des « Noirs » à la société dans laquelle ils vivent, etc. Cette solution représente une remise en question des règles du jeu raciste qui n’est, cependant, que partielle, puisque l’étiquette « Noir » a été acceptée. Enfin, une autre réponse serait de refuser l’étiquette « Noir » elle-même en en revendiquant d’autres: nation d’origine, identité africaine, mais aussi des identités comme celle de « citoyen » de la société de résidence qui implique une référence à la loi et à l’égalité de tous quelles que soient leurs origines. Dans ce dernier cas, les règles mêmes du jeu raciste sont remises en question par une mobilité identitaire. Alors que le raciste croyait tenir son vis-à-vis dans la position de « Noir » que lui assignait l’étiquette utilisée, ce dernier s’esquive et déplace la relation de pouvoir sur un autre champ, sur celui de la citoyenneté qui fait abstraction des distinctions raciales et qui désarme ainsi l’attitude raciste et la force à définir une nouvelle stratégie.
Ce type de mobilité identitaire est fréquente. On la retrouve, par exemple, chez les autochtones du Canada lors des discussions constitutionnelles récentes qui ont eu lieu dans ce pays. Soucieuses de préserver les protections que leur assure la Charte canadienne des droits et des libertés, les femmes autochtones se sont plusieurs fois opposées aux efforts des dirigeants autochtones masculins qui visaient la création d’un gouvernement autochtone autonome régi par des principes traditionnels affranchis de la Charte canadienne. L’action des femmes autochtones, sur ce point précis, a donc consisté à adopter une stratégie de mobilité identitaire. Définies d’abord comme « autochtones », elles sont devenues « femmes », lorsqu’elles ont souligné le danger que comportent les « principes de gouvernement autochtone » pour l’autonomie et l’égalité des femmes vis-à-vis des hommes. Puis, elles sont aussi devenues « citoyennes canadiennes », lorsqu’elles ont milité en faveur du maintien de la Charte canadienne dans un éventuel gouvernement autochtone.
La reconnaissance du caractère arbitraire de toute identité, la conscience de pouvoir appartenir à une multitude d’identités et de pouvoir passer de l’une à l’autre selon les situations, produit des réponses souvent plus efficaces et plus diversifiées face aux pouvoirs qui s’exercent sur nous, soit de l’extérieur, soit de l’intérieur du groupe. Il s’agit aussi de stratégies qui empêchent le repli et la fermeture sur soi à l’intérieur d’une seule identité, nous permettant ainsi de dialoguer et d’établir des solidarités transversales: avec les « citoyens » dans le premier exemple, avec les « femmes » dans le second, quelles que soient leurs origines culturelles, raciales, ethniques ou nationales.
La deuxième piste consisterait à revaloriser le présent et l’histoire qui s’y produit. Comme je l’ai déjà dit, le jugement le plus fréquemment énoncé sur le présent et l’histoire est négatif: on n’y voit souvent qu’une « dégradation » des cultures traditionnelles menant à une « homogénéisation » planétaire et à la « disparition » de la diversité humaine au profit d’une domination de la culture industrielle occidentale. Mais pendant que l’on prédit ainsi la « fin de l’histoire » et que l’on pleure avec nostalgie le passé, on serait tenté de rappeler, comme le fait le philosophe Gilles Deleuze qu’ »il y a des devenirs qui opèrent en silence, qui sont presque imperceptibles » 4 , que des créations culturelles se forgent, incessantes et imprévisibles, en bricolant par détournement des nouvelles façons de faire et de penser, des synthèses originales et inédites, des contre-cultures.
A ce titre, le tiers-monde est exemplaire. Le domaine religieux, par exemple, fourmille de cultes syncrétiques (kimbanguisme au Congo, vaudou au Bénin, à Haïti, à Cuba et au Brésil) qui intègrent des rites chrétiens et des éléments modernes à des valeurs traditionnelles ou qui assimilent des saints chrétiens à des divinités païennes. De même, l’urbanisation effrénée que subissent plusieurs pays ne conduit pas simplement à la déshumanisation que connaissent les grands centres des pays industriels, mais aussi à une créativité culturelle et sociale. Que l’on parle des poblaciones de Santiago du Chili, des favelas de Rio ou des bidonvilles de Mexico ou d’ailleurs, on assiste dans de nombreux cas à la reconstitution du tissu social à travers de nouveaux principes de solidarité et de socialité: micro-organisations autogérées, organisations économiques populaires, communautés religieuses, organisations de quartier, mouvements de jeunes et de femmes, groupes écologiques, etc. Le domaine de l’économie n’est pas en reste avec ses économies informelles qui prolifèrent à coups de débrouillardise et d’ingéniosité, de bricolages et d’astuces qui se fondent sur des logiques de production et de consommation différentes de celles de l’économie capitaliste.5
Tous ces exemples, qui trouvent leurs pendants dans les secteurs les plus marginalisés des pays industrialisés (prisons, bandes de jeunes, organisations populaires, etc.), ne représentent pas simplement la disparition des cultures « traditionnelles » au profit d’une « culture occidentale », mais bien la création d’un troisième terme inédit, certes mal défini et naissant dans des conditions effroyables, mais porteur d’avenir et peut-être même du seul avenir possible. En ce sens, il est nécessaire d’être attentif aux identités qui se formulent ainsi. Loin d’être fondées sur des critères d’appartenance immuables et exclusifs comme sont ceux du sang, de la filiation ou d’une origine mythique, bon nombre de ces identités sont ouvertes en ce sens qu’elles impliquent un va-et-vient continuel des membres, empêchant ainsi leur réification. Telles sont, par exemple, les identités fondées sur les lieux de résidence, comme les organisations de quartier. Telles sont aussi les identités fondées sur des règles d’appartenance, non pas héritées, mais définies par les individus eux-mêmes à travers les institutions qu’ils se donnent, comme l’identité du « citoyen », par exemple, dont la définition peut être débattue à travers des luttes ancrées dans le présent. Plusieurs de ces identités possèdent donc aussi l’avantage d’être inscrites dans le présent et d’être éphémères, de durer le temps que dure un projet ou une lutte, empêchant ainsi leur transformation en essences immuables.
Identités au personnel changeant et à la durée de vie restreinte, ces identités donnent naissance à des communautés certes fragiles et instables, mais qui possèdent, grâce à cette inestimable « légèreté de l’être », la force de fonder une humanité sur un rapport curieux et ludique à l’Autre tout en sapant le nombrilisme étouffant qui sévit encore aujourd’hui.
Notes
- L’expression est de Jean-Loup Amselle: Logiques métisses, Paris, Payot, 1990.
- C’est ainsi que s’exprime Pierre Bourdieu à propos des luttes ethniques ou régionales: « L’identité et la représentation. Eléments pour une réflexion critique sur l’idée de région. » Actes de la recherche en sciences sociales, 1980, no.35, p. 65.
- Ibid.
- Gilles Deleuze et Claire Parnet: Dialogues, Paris, Flammarion, 1977, p. 8.
- Voir Serge Latouche: L’occidentalisation du monde, Paris, La Découverte, 1989 et La Planète des naufragés, Paris, La Découverte, 1991.