Bagarres entre militaires et «Zoot-Suiters» survenues à Montréal et à Verdun en juin 1944










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Serge Marc Durflinger
Historien
Recherche historique et développement d’expositions
Musée canadien de la guerre



Originalement publié dans : Serge Bernier, rev. L’Impact de la Deuxième Guerre mondiale sur les sociétés canadienne et québécoise, Université du Québec à Montréal et la Direction Histoire et patrimoine de la Défense nationale, Ottawa, 1998. Reproduit avec la permission de l’éditeur.



À la fin de mai et au début de juin 1944, la région de Montréal a été secouée par une série de bagarres entre militaires, surtout des marins, et des civils, des «zoot-suiters» pour la plupart. Quelle était la cause de ces affrontements? Le mal de vivre de la jeunesse? Les tensions sociales liées à la situation de guerre? Ou les dissensions nationales d’ordre politique et linguistique au sujet de la conscription? Qui était responsable de la violence? Les autorités navales locales auraient-elles pu éviter ces désordres?


Nous évoquerons ici les événements de juin 1944, en les situant dans le contexte des relations entre civils et militaires à Montréal, à cette époque. Ces relations ont influé sur la manière dont les autorités civiles et navales ont interprété les faits. Le rapport de la commission d’enquête sur les émeutes impliquant les zoot-suiters est particulièrement intéressant et donne à penser que les autorités navales basées à Montréal ont tenté de nier leur part de responsabilité dans cette affaire.


Nous montrerons que, contrairement aux idées communément répandues à l’époque, les jeunes zoot-suiters étaient issus de divers milieux ethniques et linguistiques, et n’étaient pas nécessairement majoritairement francophones. Nous tenterons de jeter un nouvel éclairage sur une page de l’histoire sociale-militaire canadienne qui est longtemps restée dans l’ombre.


Le style «zoot» était à la mode chez certains jeunes gens dans les années 1940. En voici une description générale: un long manteau ample, aux épaules rembourrées, un pantalon bouffant à la ceinture très haute, un gros nœud papillon, un chapeau à large bord et une longue chaîne de montre. Ce style vestimentaire flamboyant était destiné à attirer l’attention et caractérisait ce que l’on appelait communément les «zoot-suiters» ou «zooters». Cette mode était surtout répandue en Amérique du Nord et, dans une moindre mesure, en Grande-Bretagne.1


La plupart des observateurs sont arrivés à la conclusion que le style zoot symbolisait la rébellion et la non-conformité de la jeunesse. Le grand public prêtait aux zoot-suiters, à tort ou à raison, un comportement antisocial, c’est-à-dire une propension à la violence, à l’abus d’alcool et aux flâneries suspectes. Compte tenu du climat de tension qui régnait en temps de guerre au Canada, et des appels à la cohésion sociale lancés par Ottawa, les frasques et les frusques des zoot-suiters prenaient une saveur antipatriotique aux yeux de bien des Canadiens, particulièrement de ceux qui portaient l’uniforme. Dès 1942, la tenue zoot était, strictement parlant, illégale: elle contrevenait aux directives émises par la Commission des prix et du commerce en temps de guerre au sujet du rationnement des tissus et des textiles. Les valeurs sociales propres aux zoot-suiters étaient en conflit avec les préceptes moraux adoptés en temps de guerre. Les militaires stationnés dans les grands centres urbains, à proximité où étaient concentrés les zoot-suiters, en sont venus à haïr ces derniers.2 Ces deux groupes de jeunes gens, agressifs et portant chacun son «uniforme», allaient au devant de l’affrontement.


Dès l’automne de 1943, on signala à Montréal quelques escarmouches sans gravité entre membres des forces armées et zoot-suiters, suivis d’incidents intermittents tout au long de l’hiver 1944. C’est dans la nuit du 27 mai 1944 qu’eurent lieu des bagarres plus graves entre zoot-suiters et militaires, à Saint-Lambert, juste en face de Montréal, sur la rive sud du Saint-Laurent. Pour mettre en évidence la dimension linguistique qu’on attribuait aux affrontements, le quotidien La Presse fit observer que la plupart des zoot-suiters étaient d’origine italienne, bien qu’il y eut également des Canadiens français parmi eux. Les soldats et les quelques jeunes de Saint-Lambert qui constituaient le camp adverse étaient des Canadiens anglais pour la plupart. Le 31 mai, de nouvelles altercations se sont produites à Saint-Lambert, et les affrontements se sont multipliés rapidement pour gagner le côté sud du pont Jacques-Cartier. Là, une soixantaine de soldats, francophones pour la plupart, stationnés tout près, à Longueuil, furent assailis par une bande d’environ 200 zoot-suiters d’origines diverses, dont 53 furent arrêtés par la Prévôté de l’armée. 3 Tous les jours qui suivent, on signale des accrochages isolés dans la région de Montréal. Lors d’un incident particulièrement déplaisant, des zooters battent un marin et sa femme, rue Dorchester, dans la nuit du 2 juin. Cette attaque perturba tellement les autres marins stationnés à Montréal qu’ils décidèrent de se venger immédiatement contre ces zoot-suiters détestés. 4


Le samedi 3 juin, vers 21h00, un homme de la Patrouille navale à terre téléphonait au lieutenant Bruce C. Whittaker, RVMRC, officier de la Patrouille, Montréal, pour l’informer qu’un groupe de quelque 4000 marins indisciplinés était en train de se rassembler au Carré Philip, rue Sainte-Catherine, dans le centre de Montréal. Le lieutenant Whittaker relaya immédiatement la nouvelle au capitaine J.E.W. Oland, DSC, MRC, Commandant de la Marine, NCSM Hochelaga, à Montréal. Le capitaine Oland, alarmé, ordonna à toutes les patrouilles à terre disponibles de se rendre au Carré Philip pour disperser les émeutiers et les empêcher de provoquer davantage de troubles. Au même moment, toutefois, un second groupe important de marins était signalé plus à l’ouest; il se préparait à emprunter l’avenue Atwater en direction de leur objectif: la ville de Verdun, située à environ trois kilomètres au sud-ouest. Il était clair, aux yeux de Whittaker et d’Oland, que ces bandes de marins étaient la principale cause des affrontements susceptibles de se produire dans la ville cette nuit-là. 5


Whittaker concentra un effectif dérisoire de 16 patrouilleurs à terre dans le centre-ville et mobilisa plus de 100 patrouilleurs auxiliaires parmi les matelots en service à NCSM Donnacona, la principale division de la Réserve navale à Montréal, et à NCSM Hochelaga, le quartier général de la Marine à Montréal. Ces hommes furent dépêchés sur les lieux des troubles signalés dans le centre-ville et à Verdun, et chargés de rétablir l’ordre.6 C’était une entreprise plutôt risquée d’envoyer dans l’arène comme patrouilleurs auxiliaires des matelots qui sympathisaient certainement avec leurs pairs; à Verdun, on a d’ailleurs signalé que certains patrouilleurs auxiliaires s’en étaient pris à des zoot-suiters. Mais, pressées par l’urgence de la situation, les autorités navales n’avaient pas vraiment eu d’autre choix que d’agir ainsi.


Les marins, bien organisés, se divisent rapidement en plusieurs groupes de 75 à 100 hommes et commencent leur chasse aux zooters. Des groupes plus petits de soldats et d’aviateurs se joignent à eux; ils rentrent dans les clubs, les bars, les restaurants, les salles de danse, les salles de billard et partout où les zoot-suiters étaient susceptibles de se retrouver. Dès qu’ils repéraient des zooters, les marins les battaient et leur arrachaient leurs vêtements, qu’ils mettaient promptement en pièces. Les victimes étaient laissées en sous-vêtements jusqu’à ce que la police leur porte secours. Certains des clubs de nuit les plus courus de Montréal furent la cible de la rage des marins: le Palais d’Or, le Val d’Or Club, et le Chez Maurice Danceland. Ironie du sort, les bureaux du quartier général de la patrouille à terre au centre-ville étaient situés juste au-dessus du Chez Maurice Danceland. Tous ces établissements et bien d’autres subirent des dégâts matériels mineurs. Des affrontements plus graves se succédent le long de la rue Sainte-Catherine, particulièrement à l’intersection de la rue Bleury et quelques blocs plus à l’est. Des incidents violents furent également signalés rue Ontario, dans le parc Lafontaine et en d’autres endroits dispersés. 7


Au même moment, plus de 100 marins en colère se rendent à pied ou en taxi au Verdun Dance Pavilion, situé en bordure du Saint-Laurent. Il s’en suit une bataille avec une soixantaine de jeunes, qui n’étaient pas tous des zooters. Dans les deux camps, on se battait à coup de bouteilles et de bâtons. Des douzaines de patrouilleurs à terre, de prévôts de l’armée et de policiers de Verdun sont arrivés sur les lieux pour dissiper la mêlée. Le Messager de Verdun décrivit la scène en ces termes:



(Traduction) Les «zoot-suiters» se sont barricadés dans la salle de danse, tandis que les jeunes marins ont démonté des bancs de parc en ciment qu’ils ont utilisés comme béliers pour se frayer un passage dans le bâtiment (…) Ils ont ordonné à toutes les femmes de quitter les lieux, à l’exception de deux d’entre elles, qui portaient l’équivalent féminin d’un zoot-suit, et ont également mis dehors tous les jeunes gens qui n’étaient pas des «zoot-suiters». Puis ils ont entrepris de mettre en pièces les vêtements des malheureux «zoot-suiters» et des deux jeunes femmes qu’ils avaient prises dans leurs filets. Certains ont grimpé jusqu’aux chevrons du bâtiment, mais ont vite été tirés de leurs perchoirs (…) beaucoup étaient couverts de bleus et avaient un œil au beurre noir. 8


La bagarre dura plus d’une heure, pour se terminer vers 23h00. Le Montreal Daily Star qualifia l’affrontement de Verdun de «vicieuse», tandis que La Presse notait: «les bagarres ont pris des proportions graves à Verdun».9


Dès 2h30 le lendemain matin, dimanche, la paix était rétablie à Montréal; patrouilleurs à terre et policiers ont repris le contrôle des rues de la ville. Les affrontements ont fait des dizaines de blessés parmi les zooters, les marins, les spectateurs et les policiers de Montréal et de Verdun. Plus de 40 personnes, dont 37 marins, furent arrêtées. Les accrochages entre zooters et marins, aviateurs et soldats se poursuivent de façon sporadique jusqu’au 7 juin, bien que le zoot suit se fasse rare dans les rues de Montréal. Le Montreal Star parla de «guerre privée des militaires contre les zoot-suiters, et The Gazette de «campagne des forces armées contre les zoot-suiters dans l’île de Montréal».10 Les émeutes déclenchées par les zooters ont faites les manchettes dans la presse de langue anglaise jusqu’au 6 juin, pour céder ensuite la place aux nouvelles touchant des affrontements autrement plus graves en Normandie. Mais les explications, les récriminations et les condamnations au sujet des affrontements ne faisaient que commencer.


Le lendemain, pour tenter de désamorcer une situation devenue instable, le capitaine Oland annonça que toutes les permissions étaient annulées, tant pour les marins basés à Montréal que pour les équipages des navires ancrés dans le port. Tous les matelots relevant du quartier général de la Marine et de NCSM Donnacona furent consignés à la caserne. On leur imposa un couvre-feu, interdisant toute sortie après 21h00. Ces mesures laissent entendre que la Marine reconnaissait qu’elle était au moins en partie responsable des troubles. En outre, Oland convoqua une commission d’enquête, qui se réunit à NCSM Hochelaga le 5 juin pour examiner le rôle de la marine et établir qui était responsable dans cette affaire.11


La commission d’enquête était présidée par le commandant F.H. Davis, MRC, contrôleur naval pour Montréal. Les trois autres membres étaient des officiers en service à Montréal: le lieutenant J.H.E. Colby, RVMRC; le lieutenant D.S. Howard, RVMRC; et le lieutenant W.G. Duggan, RMRC. Fait digne d’être noté, tous ces officiers étaient des Canadiens anglophones, comme l’immense majorité des officiers de la Marine royale canadienne. 12 La commission d’enquête siégea pendant une journée et recueillit les dépositions d’officiers et d’hommes de la marine, de patrouilleurs à terre, de zooters, de spectateurs civils et du propriétaire du Verdun Dance Pavilion. Les témoignages, ainsi que le rapport officiel d’enquête de trois pages, étaient très révélateurs. Le ton hostile du rapport mettait en évidence les relations tendues qu’entretenaient les civils et les militaires à Montréal.


La commission d’enquête profita de l’occasion pour se défouler sur la police de Montréal et pour attirer l’attention des autorités supérieures sur certaines questions. Dès sa première phrase, le rapport exonérait de tout blâme les marins en affirmant que les troubles étaient entièrement dus au fait que plusieurs militaires avaient été agressés au cours des semaines précédentes par des zoot-suiters. La commission blâmait également la police de Montréal de n’avoir pas su prévenir ces incidents et l’accusait de harceler le personnel de la marine. Étant donné que les zooters avaient multiplié les attaques contre des militaires dans les jours précédant le 3 juin, «sans que la police n’intervienne, si ce n’est qu’en arrêtant des membres de la Marine, dont la plupart étaient d’innocents spectateurs ou des victimes de ces attaques», les matelots en avaient conclu que «pour assurer leur propre sécurité dans les rues, ils seraient forcés d’agir à leur tour…ce qu’ils ont fini par faire». Les commissaires ne se contentaient pas de s’associer aux frustrations des matelots: ils prétendaient également que s’ils n’avaient pas pris de représailles, «les autorités civiles n’auraient rien fait (…) et le public n’aurait jamais rien su des méfaits des zooters». 13 Ce qui revenait à dire que les marins avaient rendu service au public en jouant les justiciers contre les zooters.


Le contenu du rapport était contestable (c’est le moins qu’on puisse dire), en ce sens que les témoignages et éléments de preuve avaient été fournis par une majorité de membres de la marine. Selon les commissaires, la preuve démontrait de façon concluante que les zooters formaient «une secte ou un clan dont les intentions subversives sont de saboter l’effort de guerre en lançant des attaques injustifiables contre des membres des forces armées». Cette théorie fantaisiste sur le complot des zoot-suiters était fondée sur le témoignage peu convaincant, et intéressé, d’un seul homme, le matelot de 3e classe Douglas Codner, 19 ans. Dans leur rapport, les commissaires insistaient sur le fait que les zooters étaient «les frères cadets des Chemises noires (sic), organisation anciennement dirigée par Adrien Arcand». Ils ajoutaient que de nombreux zooters étant d’origine italienne, ils tentaient, «par des moyens antipatriotiques et violents, de forcer la main du gouvernement pour qu’il libère leurs pères et autres proches des camps d’internement». Les membres de la commission semblaient ignorer qu’en juin 1944, la plupart des Italiens internés dans des camps avaient été libérés; de plus, l’Italie était, en principe, un pays allié depuis septembre 1943.


L’invasion de la Normandie qui eut lieu cette semaine-là a peut-être aussi incité la commission d’enquête à exonérer les matelots (et leurs officiers) de tout blâme. À l’heure où les membres des forces armées canadiennes étaient glorifiés dans la presse, on pouvait bien vanter les mérites des marins à Montréal qui luttaient à leur manière pour la démocratie. Non seulement prêtait-on des tendances fascistes aux zooters, mais les militaires et les civils des milieux «patriotes» les prenaient pour des réfractaires qui tentaient d’éviter la conscription. L’action vengeresse des marins n’en paraissait que plus légitime. En septembre 1944, un militaire de Verdun écrivit une lettre au maire de cette ville, dans laquelle il disait :



(Traduction) (…) au moment présent, les Boches sont en fuite et les gars ne leur laissent aucun répit (…) Mais si nos loyaux amis les «zoot-suiters» ne veulent pas se battre pour leur pays, nous devrons nous battre seuls (…) Si vous avez besoin de renforts à Montréal pour lutter contre ceux qui cherchent à éviter la conscription, vous en trouverez plus qu’il ne vous en faut en France. 14


Les marins de Montréal se croyaient peut-être également au front, puisqu’ils luttaient contre les ennemis du Canada.


La recommandation finale de la commission d’enquête était étonnante et révélatrice du manque de coopération entre le commandement de la Marine et la police locale. Puisqu’il y avait eu d’autres affrontements entre le 3 juin et la publication du rapport, le 8 juin, et puisque un nombre relativement limité de marins avaient été autorisés à circuler dans les rues de Montréal pendant cette période, les commissaires en concluaient que la police ne pouvait ni ne voulait faire cesser les troubles. Ils poursuivaient en affirmant qu’il était injuste de consigner plus longtemps les marins à la caserne puisqu’ils ne semblaient pas être la cause des bagarres. Ils ajoutaient que «les militaires ne seraient jamais en sécurité dans les rues de Montréal tant que cette organisation ne serait pas démantelée». En conséquence, la seule solution viable, à leurs yeux, était de «déclarer la loi martiale, dans la Ville et le District de Montréal».

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