(suite)
Cette recommandation, et toutes les observations formulées dans le rapport, semblaient bien loin des réalités politiques de l’époque. Peut-être est-ce parce que les bagarres sont justement survenues à ce moment précis; elles ne pouvaient pas tomber plus mal pour le capitaine Oland et les officiers des établissements Hochelaga et Donnacona. En effet, le ministre de la Défense nationale pour le Service naval, Angus L. MacDonald, et le chef de l’état-major de la marine, le vice-amiral G.C. Jones, MRC, devaient arriver à Montréal le 9 juin pour l’inauguration des nouvelles installations Donnacona, rue Drummond. Il n’est pas impossible qu’à la veille de l’arrivée de leurs supérieurs militaire et politique, les officiers composant la commission d’enquête aient agité le spectre de la subversion et cherché à présenter les marins placés sous leur commandement comme de valeureux combattants affrontant les opposants à l’effort de guerre.
Les membres de la commission ont peut-être pris l’exemple, dans leurs conclusions, du capitaine Oland. En effet, le journal de guerre de Hochelaga qu’Oland a rédigé en juin 1944 et envoyé au contre-amiral Leonard W. Murray, CBE, MRC, commandant en chef, Atlantique nord-ouest canadien, Halifax, faisait état du conflit «latent» opposant les militaires aux «voyous» de Montréal. Oland excusait ses hommes en affirmant qu’après toutes ces provocations, les matelots «ne pouvaient plus se contenir». À l’exception de cette allusion vague, toutefois, il se gardait bien d’aborder dans son journal de guerre la question des rapports entre civils et militaires à Montréal. 15
Oland remit à MacDonald et au vice-amiral Jones copie du rapport de la commission d’enquête que lui avait soumis la veille, sans doute en toute hâte, le commandant Davis. 16 Rien ne donnait à penser qu’Oland désapprouvait quoique ce soit dans le rapport. Il ne semble pas que l’on ait fait mention des opinions du ministre et du chef de l’état-major de la marine, mais la recommandation draconienne proposée en faveur de l’imposition de la loi martiale n’avait certainement pas dû leur plaire. En dépit de ses exagérations, le rapport exposait amplement les rancunes que nourrissaient les autorités navales de Montréal à l’égard des forces de police locales et des jeunes qui n’étaient pas en service actif.
Le 10 juin, des copies du rapport de la commission d’enquête furent envoyées au Commandement en chef, Atlantique Nord-ouest canadien, et au commissaire en chef de 2e classe, Joseph Jeffrey, RVMRC, secrétaire du Conseil naval, Ottawa. Le contre-amiral Murray et les membres de son état-major qui ont pris connaissance du rapport ne furent impressionnés ni dans un sens ni dans l’autre. Alors que personne à Halifax n’était en faveur de la loi martiale, ils étaient quand même en sympathie avec les marins basés à Montréal, étant donné la façon dont la police et les civils les avaient traités. 17 Après tout, les marins de Halifax ne se plaignaient-ils pas des mêmes problèmes? On a fait état ailleurs de l’hostilité qui régnait entre les marins et la population de Halifax pendant la guerre, et de l’incompétence de la Marine face aux incidents impliquant des marins et des civils. Les membres des forces armées avaient tendance à dire que les tensions entre civils et militaires étaient dues à l’hostilité de la population locale ou à l’inefficacité des autorités civiles. 18
Après lecture des dépositions transcrites dans le rapport de la commission d’enquête, le commissaire en chef de 2e classe. Jeffrey jugea les observations formulées inacceptables. Il était outragé par le travail bâclé accompli par la commission et par le ton hostile du rapport. Dans une note de service rédigée en réponse au rapport, il affirma: «Le verdict ne cadre pas avec la preuve fournie, mais dénote plutôt un préjugé favorable à l’endroit des membres de la Marine.» Une copie de la note de Jeffrey fut envoyée au contre-amiral Murray. En outre, le secrétaire du Conseil naval ne se laissa pas impressionner par les efforts déployés par les officiers de Montréal en vue d’incriminer tout le monde, sauf leurs hommes. Il écrivit à ce sujet: «La preuve révèle un manque de discipline au sein du commandement de Montréal, que les officiers concernés contribuent à aggraver en adoptant une attitude qui n’est pas à la hauteur de leur position ni de leur niveau de responsabilité.» Selon lui, si les autorités navales n’avaient su prendre les précautions requises pour empêcher les marins de se livrer à des actes de violence, c’était à cause d’un manque de coopération entre les officiers et leurs hommes. Jeffrey était choqué de constater que rien n’avait été tenté pour identifier et poursuivre les meneurs dans le camp des marins qui étaient à l’origine des émeutes du 3 juin. Il convenait avec les membres de la commission d’enquête que les rapports entre la police de Montréal et les autorités navales étaient «loin d’être cordiaux», mais il ne savait pas qui devait être blâmé. 19
Les autorités municipales de Montréal ne faisaient aucune illusion sur cette question: à l’Hôtel de ville, on jugeait que les marins avaient planifié et orchestré les affrontements et que, au plus fort de la bataille, du 3 au 5 juin, les patrouilles navales à terre avaient outrepassé leurs pouvoirs et agi de manière provocatrice. Dans la nuit du 6 juin, plus de 150 patrouilleurs à terre et patrouilleurs auxiliaires se sont déployés dans les rues en réponse aux incidents violents signalés entre zooters et marins, et plusieurs bagarres de moindre importance ont éclaté après leur arrivée sur les lieux. La veille, lors d’un affrontement rue Sainte-Catherine, la police avait ordonné expressément à la patrouille à terre de quitter les lieux. Les autorités civiles ne semblaient pas ajouter foi à l’impartialité de ces policiers-marins. 20
Selon J. Omer Asselin, président du Comité éxécutif de Montréal, les patrouilles à terre «faisaient la loi». Le 7 juin, The Gazette signala que, dans une déclaration «courtoise mais ferme», Asselin avait conseillé, mais non pas demandé expressément, à toutes les forces de police militaire de cesser leurs patrouilles dans les rues de Montréal. Il était temps, estimait-il, que la police de Montréal et la police militaire (qui se méfiaient l’une de l’autre) s’entendent «à l’amiable» sur la question de savoir qui devait intervenir en cas de troubles impliquant des militaires. Puisque les marins étaient cantonnés à la caserne et qu’un couvre-feu leur était imposé à ce moment-là, les autorités navales ont accepté de retirer les patrouilles à terre. Sans doute a-t-on regretté l’absence des patrouilleurs dans la nuit du 7 juin, au cours de laquelle de nouvelles bagarres ont éclaté entre zooters, soldats et aviateurs, qui firent un grand nombre de blessés, sans parler des arrestations. Sans l’intervention de la police navale dans la nuit du 3 juin, les émeutes et les manifestations de violence survenues à Montréal auraient eu des conséquences bien plus désastreuses.
Il se peut que les dissensions linguistiques aient été pour quelque chose dans certains de ces troubles. À Montréal, le débat entourant la question de la conscription contribuait à exacerber les tensions entre militaires anglophones et civils francophones. Les zooters étant considérés comme des réfractaires et détestés à ce titre, ils deviennent des cibles faciles pour les militaires frustrés; comme on croyait également qu’ils étaient majoritairement francophones, il est possible que la situation s’envenimait.21 Mais c’était là une vision simpliste des choses de supposer que la plupart des zooters étaient des Canadiens français, et que tous les marins étaient des Canadiens anglais.
Selon les dépositions recueillies par la commission d’enquête, les zooters qui ont été attaqués à Montréal et à Verdun par des marins, anglophones pour la plupart, étaient issus de divers milieux ethniques. Cinq des huit témoins qui ont été interrogés sur la question de la langue ou de l’origine ethnique des zooters ont bien précisé qu’ils étaient surtout de descendance italienne; deux autres ont affirmé que la plupart étaient francophones, tandis que le dernier pensait plutôt qu’ils provenaient de tous les milieux. Plusieurs témoins ont également indiqué que certains zooters étaient «juifs» ou «syriens», et la plupart ont reconnu que beaucoup d’entre eux étaient de langue anglaise. 22 Contrairement à l’opinion communément répandue, les émeutes survenues à Montréal et à Verdun impliquant des zoot-suiters n’étaient pas des batailles rangées divisant clairement francophones et anglophones. En partant de cette idée fausse, on a mal interprété la signification de ces affrontements sur le plan des relations sociales en temps de guerre.
Du 5 au 8 juin, The Montreal Star ou The Gazette n’ont fait allusion qu’une seule fois au fait que les problèmes de langue n’étaient peut-être pas étrangers aux émeutes. The Gazette du 8 juin cite les propos d’un psychiatre, selon lequel un conflit racial entre anglophones et francophones risquait de survenir si on laissait aller les choses. La Presse et Le Devoir sont également restés discrets sur la question et n’ont pas présenté les émeutes en première page. Toutefois, ces deux quotidiens s’en sont pris à la Marine: le 5 juin, Le Devoir notait sur un ton sarcastique que des matelots accusés d’avoir troublé l’ordre public avaient plaidé non coupables devant le Recorder de Montréal ce matin-là; et La Presse publiait ce même jour des interviews de certaines victimes francophones de la brutalité des marins; les idées antimilitaristes de ces victimes étaient évidentes. Le fait que la plupart des marins étaient anglophones était également dûment noté. 23 Mais dans l’ensemble, les comptes-rendus de presse rédigés dans les deux langues ne présentaient pas les affrontements comme un exemple clair de discorde linguistique.
Par contre, les journaux de Verdun ont fait un portrait au vitriol de la situation. L’hebdomadaire anglophone de Verdun, The Guardian, approuvait le fait que des militaires se soient posés en justiciers contre les zoot-suiters, ce qui laissait entendre que les tensions linguistiques en étaient pour quelque chose. L’hebdomadaire bilingue de Verdun, Le Messager, était nettement plus favorable aux zooters attaqués, que l’on supposait en majorité francophones. Dans un article rédigé en anglais, Le Messager, s’en prenait aux marins rebelles impliqués dans la mêlée, en affirmant qu’ils «semblaient prêts à s’abaisser jusqu’à utiliser les méthodes de la Gestapo pour imposer leur mode de vie particulier à leurs concitoyens». 24 Il est peu probable que les marins canadiens aient pu être comparés à la Gestapo dans la presse anglophone. The Guardian affirmait que le costume zoot symbolisait «l’insolence, l’esprit réfractaire et la frivolité en temps de guerre». À Verdun, au moins, la question de la langue semblait diviser les opinions quant aux causes et à la signification du conflit entre militaires et zooters.
Certains Verdunois étaient outragés par les bagarres survenues dans leur municipalité. Le révérend Ernest S. Reed, recteur de l’Église anglicane St. John the Divine, qualifia les zoot-suiters de «voyous» et «d’escrocs de la pire espèce».25 Il préconisait des «mesures plus sévères» à l’endroit de ces jeunes et fit, dans The Guardian, la déclaration suivante:
(Traduction) S’il y a des objecteurs de conscience, qu’ils affichent honnêtement leurs couleurs (…) Mais les jeunes gens qui gagnent de bons salaires dans les industries de guerre et qui passent leur temps libre en s’attaquant aux membres des forces armées rentrent dans une catégorie bien différente (…) Peut-être même de plus sinistres desseins se cachent derrière ces émeutes. Si des groupes se servent des «zoot-suiters» à des fins odieuses, qu’ils soient démasqués. Ceux qui, par leurs enseignements et leurs pratiques, cherchent à dresser les croyances profondes ou les races les unes contre les autres sont des agents de la «cinquième colonne» de la pire espèce. 26
De toute évidence, le révérend Reed voyait une dimension linguistique dans les affrontements entre militaires et zooters. Il blâmait ces derniers et, par extension, les «desseins» antipatriotiques d’un certain groupe de Canadiens français. À cet égard, la thèse du complot qu’il avançait faisait écho aux conclusions de la commission d’enquête navale.
Dans son témoignage devant la commission d’enquête, le propriétaire du Verdun Dance Pavilion, Rolland David, laissa entendre que l’animosité qui régnait entre marins et zooters était plutôt due à des dissensions d’ordre social et à l’hostilité entre militaires et civils, qu’à des conflits linguistiques. Il souligna, pour appuyer ses dires, qu’il y avait des anglophones et des francophones dans les deux camps. Ses affirmations méritent que l’on s’y arrête. À titre de propriétaire d’une salle de danse, David avait quotidiennement affaire à la jeunesse, il connaissait les divers milieux d’où venaient ses clients, et comprenait les motivations des uns et des autres. Il était sur les lieux, à Verdun, lors des affrontements et, dans sa déposition, il insista bien sur le fait que les problèmes de langue n’avaient rien à y voir. 27
Les fauteurs de troubles étaient sûrement animés par d’autres motifs. En réponse à une question qui lui fut posée à la Chambre des communes, le 8 juin, le ministre de la Justice, Louis Saint-Laurent, fit observer que ni la GRC ni la police de Montréal ne voyait une dimension «raciale» ou politique aux affrontements. Il parla d’une violence «spasmodique», dépourvue de «mauvais dessein». St-Laurent craignait, toutefois, que certains milieux tenteraient d’attribuer une dimension politique et linguistique aux incidents. Les affrontements, expliqua-t-il, étaient plutôt dus en partie à la rivalité qui existait entre jeunes gens en uniforme et jeunes gens sans uniforme, tous avides de conquérir le cœur des Montréalaises… 28 Peut-être ne faut-il pas chercher plus loin pour expliquer le comportement de groupes de jeunes gens, arborant des «uniformes» différents, qui, l’espace de quelques mois, avaient toujours une bonne raison de s’affronter violemment.
es bagarres entre zoot-suiters et marins qui sont survenues à Montréal en juin 1944 symbolisaient la dichotomie qui a marqué le Canada pendant la guerre. Qu’on les considère pour ce qu’elles étaient ou pour ce qu’elles semblaient représenter à l’époque, ces bagarres démontrent que tout n’était pas rose dans la région de Montréal entre le quartier général de la Marine et les autorités municipales, entre les militaires et les civils, entre les francophones et les anglophones, et entre les jeunes gens et la société du temps de guerre créée par leurs aînés.
Ces affrontements ne sont pas attribuables à une seule cause. Peut-être comportaient-ils une dimension linguistique et politique, mais ils étaient également révélateurs de toutes sortes d’autres problèmes: le malaise de la jeunesse, la guerre, les rapports difficiles entre civils et militaires, un manque de discipline au commandement naval de Montréal, et l’indifférence de la police de Montréal à l’égard des actes de violence commis par les zooters. Il convient d’examiner ces événements de plus près pour les replacer dans leur contexte en temps de guerre. La première semaine de juin 1944 fut très chaude et humide à Montréal, et bien des jeunes gens étaient montés les uns contre les autres. On était en guerre, et la guerre engendre la violence. Et les gars seront toujours des gars…