Le musée numérique










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George MacDonald
Directeur exécutif
Musée canadien des civilisations

et


Stephen Alsford
Agent de projets spéciaux
Musée canadien des civilisations



Cet exposé a paru sous le titre «Toward the Meta-Museum» dans Katherine Jones-Garmil (ed.), The Wired Museum: Emerging Technology and Changing Paradigms, Washington : American Association of Museums, 1997. Une version antérieure a été présentée par l’un des auteurs à la conférence «Digital Knowledge : Canada’s Future», tenue à Toronto le 6 février 1996.




Il est possible de retracer, dans les documents spécialisés et les conférences tenues dans le milieu des musées, un éveil lent, mais soutenu, de la conscience à la fois des technologies numériques et du fait que les musées ne peuvent ignorer les tendances de la technologie sÂ’ils veulent attirer les publics du XXIe siècle. Les gens qui visiteront demain les musées seront des personnes pour lesquelles les ordinateurs et le multimédia auront déjà occupé une place importante dans la vie – au cours de leurs études, pendant leurs loisirs et dans le milieu de travail. Alors que les sources de financement public se font de plus en plus rares au Canada (ainsi que dans bien dÂ’autres pays), les musées vont être contraints de compter plus que jamais sur le soutien et lÂ’intérêt des visiteurs quÂ’ils accueillent. Les possibilités que présentent les technologies numériques du point de vue de la diffusion des connaissances sont dÂ’une échelle inégalée auparavant et les pressions de se conformer aux attentes du public seront des facteurs clés de la transformation des musées. Cette transformation ne signifie pas que les musées perdront leur identité actuelle ou ce quÂ’ils offrent aujourdÂ’hui, en tant que lieux physiques de transmission de connaissances sur le patrimoine par le biais dÂ’objets réels. Cela signifie plutôt quÂ’il faudra ajouter une dimension nouvelle au monde des musées, une dimension numérique.


Généralement, les musées ont fait preuve dÂ’une grande prudence en ce qui touche les technologies nouvelles. Ils ont préféré le rôle de suiveurs à celui de chefs de file. CÂ’est peut-être en raison de leur penchant naturel à privilégier le passé plutôt que lÂ’avenir. Il y a eu, au cours des années 1980, des expériences touchant les vidéodisques tentées par quelques musées, dÂ’abord aux fins de gestion des collections puis, plus tard, pour lÂ’accès public et la vente au détail. Maintenant quÂ’est arrivée lÂ’ère des technologies dÂ’imagerie numérique, il demeure que seulement quelques musées y ont eu recours à des fins semblables. Dans la plupart des cas, les tentatives ont été limitées à projets pilotes à petite échelle, individuels, qui ont rarement ouvert la voie à des applications plus vastes ou à des buts à plus long terme.


Le nombre dÂ’établissements qui entreprennent des projets à plus grande échelle est encore plus limité. Comme le Musée canadien des civilisations (MCC) compte parmi ces quelques établissements, nous allons faire sommairement le point sur sa situation particulière. Le projet de conception et de construction dÂ’un nouvel édifice pour le musée, qui a créé la possibilité de repenser les moindres aspects de ce que nous faisions pour réaliser notre mandat de diffusion des connaissances, a coïncidé avec la poussée des ordinateurs personnels et lÂ’avènement des télécommunications numériques. CÂ’est pour cette raison que la nouvelle vision formulée pour le MCC intégrait comme ambition clé la notion de diffusion externe par voie électronique, notion qui a depuis été intégrée au premier plan stratégique du Musée (1993) et en vertu de laquelle le MCC doit «partager et diffuser ses connaissances à un niveau sans précédent pour un musée».


Le nouvel édifice est doté dÂ’un réseau perfectionné, incluant la commutation numérique et des câbles optiques. CÂ’est grâce à la fois à notre vision et à une infrastructure interne intelligente que nous avons pu conclure des alliances stratégiques avec Digital Equipment du Canada et Kodak Canada, alliances qui ont apporté au Musée lÂ’expertise technique de pointe spécialisée quÂ’il lui manquait.


LÂ’alliance avec Kodak a débuté par un projet de création dÂ’un fonds dÂ’archives dÂ’images numériques basé sur les archives photographiques du Musée ainsi que sur des nouvelles photographies des collections dÂ’artefacts. Au terme du projet, nous disposerons dÂ’environ 300 000 images dont le tiers sera des nouvelles photographies des artefacts. Nous avons fait des essais en vue de mettre à la disposition du personnel un sous-ensemble de ces images, par le biais de notre réseau interne, et nous entreprenons maintenant un projet visant à diffuser plusieurs milliers de ces images au site Web du Musée, étape intermédiaire de la mise en place dÂ’un serveur-image en direct qui permettra de multiplier considérablement le nombre dÂ’images diffusées. Les archives sur photodisque compact nous ont permis à la fois de tester le procédé de production multimédia et de commercialiser des produits multimédias en publiant des disques compacts et des photodisques portefeuilles. Douze produits (soit parus, soit en voie de lÂ’être) sont actuellement offerts à notre catalogue. De plus, nous avons pris des arrangements en vue dÂ’assurer la distribution de certaines images numériques dans la série des disques compacts de photographies professionnelles de Corel et par le biais de Corbis. Là encore, nous espérons profiter de ces arrangements pour prendre le pouls des intérêts du marché.


LÂ’alliance avec Digital Equipment du Canada nous a permis de nous prévaloir des compétences en gestion de réseau de Digital et dÂ’avoir accès à certains des éléments les plus puissants de son matériel, a mené à un projet de site World Wide Web et a abouti, en septembre 1996, à lÂ’inauguration, à lÂ’intérieur du Musée, lÂ’un des six nouveaux centres de médias que Digital est en voie dÂ’établir de part le monde. En plus de desservir le Musée, le centre dessert lÂ’ensemble des concepteurs de multimédias et même le public, en faisait office de vitrine des nouvelles technologies, en offrant la possibilité dÂ’en faire lÂ’essai et en intégrant des capacités de recherche et de développement.1


Même un grand musée comme le MCC ne dispose pas de ressources suffisantes, comparativement aux organisations à but lucratif, pour se consacrer à la réalisation de la vision dÂ’un musée numérique au rythme que nous souhaiterions. La plupart des musées canadiens éprouvent de la difficulté à trouver des fonds à investir dans lÂ’achat dÂ’ordinateurs ou des compétences et de la main-dÂ’œuvre requises par la numérisation, ou dans la création de prototypes et le développement de produits. Il incombera à chaque musée de déterminer dans quelle mesure il peut participer à lÂ’inforoute.


Pendant un temps, lÂ’inforoute a été le dada des médias. Pourtant, à lÂ’heure actuelle, cÂ’est le World Wide Web qui est en vogue, précurseur anticipé de lÂ’inforoute. Au cours des trois dernières années, les musées ont commencé à se joindre aussi au mouvement – dans bien des cas, il sÂ’agissait dÂ’une façon de se mouiller à relativement peu de frais et de risque. Au MCC, nous avons su apprécier lÂ’intérêt quÂ’il y avait à acquérir aussi rapidement que possible de lÂ’expérience touchant ce nouveau support et nous lancions un site dès la fin de 1994.


À cette époque, environ deux douzaines de musées avaient des sites Web. En février 1995, on en comptait 70; dès le mois de mai, on était rendu à 130. Tôt en 1996, le chiffre était passé à plus de 200 et il a continué dÂ’augmenter de manière exponentielle pendant toute lÂ’année (excluant les musées qui sont simplement représentés par des mentions mineures dans certains guides touristiques en direct). Quoique les musées américains soient de loin les mieux représentés, le nombre de musées canadiens a augmenté considérablement – notamment, là encore, en 1996 – et atteint aujourdÂ’hui environ 130. Tous les musées nationaux du Canada et la plupart des musées provinciaux ont maintenant une présence en direct.


La flambée de popularité du World Wide Web a incité bien des gens à prédire quÂ’un public énorme sera connecté en direct dÂ’ici la fin de cette décennie, quoique les chiffres plus récents révèlent un ralentissement de la croissance de la population du Web, mais on peut sÂ’attendre à une autre poussée importante coïncidant avec le lancement des ordinateurs-téléviseurs prêts à utiliser dotés dÂ’un accès Internet rapide par le câble. Les musées qui ont eu le temps de se familiariser avec lÂ’environnement, qui ont capté une partie du public et qui sont prêts à continuer dÂ’investir dans les progrès techniques qui alimentent le Web devraient se trouver en bonne posture lorsque ce public nombreux se présentera.


On ne dispose pas, à lÂ’heure actuelle, de beaucoup dÂ’information sur le sous-groupe particulier des utilisateurs du Web qui visitent les pages dÂ’accueil des musées, mais les données démographiques générales sur les utilisateurs du Web indiquent que leur profil est semblable à celui des personnes qui traditionnellement visitent les musées, du point de vue du revenu et du niveau de scolarité. Pour accéder à la section du Musée virtuel de son site Web, inaugurée à lÂ’été 1996, le MCC a exigé lÂ’accès par inscription et ouverture de session afin de recueillir des données démographiques sur les utilisateurs. LÂ’analyse des renseignements fournis par les 2 643 premiers inscrits (dont 1 773 ensembles de données ont été considérés comme suffisamment fiables aux fins dÂ’analyse) suggère effectivement une ressemblance générale de profil avec lÂ’ensemble des utilisateurs du Web 2 :



  • les 2/3 sont des hommes âgés en moyenne de 35 ans et la majorité ont fait des études universitaires;
  • les occupations les plus communes sont les professions libérales, les étudiants et enseignants et les ingénieurs et techniciens;
  • les anglophones dominent, le groupe le plus nombreux étant dÂ’origine américaine et le deuxième, canadienne.

À mesure que le public se fera plus nombreux et que lÂ’on saisira mieux ses caractéristiques démographiques, les musées pourront concevoir des services plus spécifiques et spécialisés, destinés à des groupes particuliers. Alors quÂ’à lÂ’heure actuelle, les utilisateurs du Web sont peu enclins à payer pour avoir accès aux sites individuels qui ne présentent pour eux quÂ’un intérêt passager,3 il deviendra possible dÂ’offrir des services ciblés à des publics spécifiques selon des modalités dÂ’abonnement ou de facturation. Cette approche est quasi inévitable si les musées veulent pouvoir continuer à justifier dÂ’investir dans les services en direct. En somme, ces services finiront par se rapprocher du paradigme de diffusion limitée des canaux spécialisés de la télévision payante.


À quoi ressemblera le musée numérique? Il présente des occasions fabuleuses :



  • surmonter les contraintes dÂ’espace qui obligent les musées à ne présenter à la fois quÂ’un nombre limité dÂ’expositions et quÂ’un petit échantillon de leurs collections;
  • surmonter les obstacles géographiques et logistiques qui empêchent les gens de se rendre sur place pour visiter les musées;
  • établir des liens plus directs avec les programmes dÂ’enseignement en faisant des musées une ressource que les étudiants peuvent visiter sans quitter la salle de classe;
  • présenter le domaine de contenu et intégrer des médias divers de façons nouvelles et interactives afin dÂ’enrichir le processus dÂ’apprentissage.
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