George MacDonald
Directeur exécutif
Musée canadien des civilisations
et
Stephen Alsford
Agent de projets spéciaux
Musée canadien des civilisations
Discours-programme prononcé lors de la 54e assemblée annuelle de l’American Association for State and Local History, Omaha, le 30 septembre 1994
Le nouveau millénarisme
Au seuil du troisième millénaire, une période de crise attend en quelque sorte les établissements d’Amérique du Nord chargés d’interpréter l’histoire pour la population. La société qu’ils doivent servir subit des transformations subtiles, à mesure que la technologie informatique se répand au sein de la culture occidentale, modifiant notre expérience du monde situé au delà de notre environnement immédiat, ainsi que notre façon de l’explorer et d’interagir avec lui. Avec le fusionnement de l’informatique multimédia et des télécommunications à bande large, qui devrait se matérialiser au tout début du prochain millénaire (à peine à quelques années d’ici), la tendance croissante à faire l’acquisition d’expériences grâce à des représentations électroniques, ou simulations, de la réalité, devrait recevoir une impulsion formidable.
La plupart des établissements voués à la sauvegarde du patrimoine restent en marge de ces progrès, apparemment perplexes et incertains quant à la façon de réagir. Il faut transformer cette crise en défi et réagir d’une manière positive. Comme l’a déjà fait remarquer le président Kennedy, le mot «crise» est formé de deux caractères, en chinois : l’un signifie «danger» et l’autre, «occasion».
Les réseaux de bandes passantes sont devenus un champ de bataille de la démocratie, ce qui témoigne du rôle capital qu’ils seront appelés à jouer pour notre avenir. Les gouvernements, les organismes de recherche-développement, le secteur commercial et les groupes d’intérêt public tentent tour à tour d’influer sur la nature du NREN américain, de CANARIE, au Canada, ou des réseaux semblables dans d’autres pays. On se demande si leur accès sera libre ou restreint, s’il sera réglementé d’une manière rigide ou laxiste, s’ils incarneront la nouvelle distinction sociale entre l’abondance d’informations et la «ghettoïsation» de l’information, si leur utilisation sera réservée au pouvoir établi, ou s’ils demeureront, à l’instar d’Internet, le paradis de la contre-culture.
McLuhan faisait observer en 1957 que plus la culture prend un caractère technologique, plus la technologie devient culturelle. Avec l’augmentation rapide du nombre d’utilisateurs des réseaux actuels, on assiste à l’apparition de nouvelles terminologies et de nouveaux comportements sociaux, comme par exemple certains comportements «cyberpathologiques» des «junkies» de l’information.
- L’ère de l’information a donné naissance à une expression dont nous sommes déjà tous saturés : «l’autoroute de l’information», ou «inforoute», pour lui préférer un terme plus concis.
- Parmi les habitants de l’infocosme figurent notamment les pirates informatiques ainsi que les branchés des réseaux, les mordus de l’informatique et leurs semblables.
- Les préoccupations au sujet de la connaissance des médias rivalisent avec celles que soulève l’alphabétisation.
- On parle de redéfinir les habiletés de base en éducation (lecture, écriture et calcul) pour les remplacer par des habiletés pertinentes à un cadre d’apprentissage médiatisé par les télécommunications, c’est-à-dire les connaissances en informatique, l’esprit critique, la résolution partagée et les habiletés en communication.
- Les musées, autrefois préoccupés par le «divertissement» de leur public, se soucient maintenant davantage de l’«interactivité».
- Le signe le plus révélateur de cette évolution, pour un professionnel des musées, est peut-être que, si le mot «muse» évoquait autrefois les arts, les ferrés en informatique l’utilisent maintenant plutôt comme le sigle anglais d’«environnement multi-utilisateurs simulé» (Multi-User Simulated Environment, en anglais).
Grâce aux réseaux actuellement en place, aussi rudimentaire que puisse être la technologie à certains égards, on peut maintenant, à partir d’un ordinateur personnel ou de kiosques situés dans des lieux publics, accomplir les tâches suivantes :
- acheter une vaste gamme d’articles
- faire des commandes et payer des factures
- effectuer des transactions bancaires ou d’autres opérations commerciales
- envoyer et recevoir du courrier, ou converser presque en temps réel avec d’autres personnes autour du monde
- jouer une partie de golf ou d’échecs contre des adversaires humains
- s’abonner à des magazines électroniques
- emprunter des ouvrages des bibliothèques électroniques, ou même avoir accès à des vidéothèques
- participer à des assemblées communautaires ou à des congrès de professionnels
- s’informer des activités locales ou des événements d’intérêt dans des destinations prévues.
Et beaucoup plus encore. Ces réseaux d’information ont indubitablement fait tomber les frontières géographiques, rassemblant dans des «collectivités virtuelles» des personnes ayant des intérêts communs mais venant d’endroits dispersés.
Cependant, la plupart des musées tardent à apprécier les possibilités qu’offrent l’utilisation accrue de l’ordinateur et l’expansion des réseaux pour faciliter l’accessibilité des informations sur le patrimoine à un public plus vaste. Fait ironique, bien qu’ils documentent et interprètent le changement, la plupart des musées ont du mal à suivre ceux qui se produisent au sein de leur public, actuel ou éventuel.