Publics virtuels
Les établissements voués à la sauvegarde du patrimoine ne peuvent penser attirer les générations futures s’ils ne suivent pas l’évolution des goûts et des comportements concernant l’accès à l’information. Les personnes désireuses de se divertir ou de s’instruire préfèrent la télévision et l’ordinateur aux musées. Cette tendance risque d’ailleurs d’être plus marquée à mesure que ces deux technologies convergeront et que les générations à venir acquerront, beaucoup plus facilement que nous, les compétences et les habitudes requises pour l’utilisation de l’ordinateur et la navigation dans les réseaux.
Quelques statistiques éparses permettront de brosser un tableau impressionniste, mais révélateur, de la situation.
- On estime qu’aux É.-U. seulement, environ 60 000 kiosques MMI de renseignements publics sont déjà installés, et de nombreux projets visant à offrir par ce moyen des services gouvernementaux ou commerciaux sont en cours. Par exemple, durant le premier mois de fonctionnement du projet Info/California, le taux d’utilisation était de deux fois supérieur au taux prévu.
- D’une année à l’autre, les ventes d’ordinateurs personnels munis de lecteur de disques optiques compacts doublent. Le fait que les grandes chaînes comme Walmart, K-Mart et Toys’R US vendent des disques CD-ROM ou songent sérieusement à le faire prouve qu’on en est presque au stade de la commercialisation de masse.
- On prévoit que d’ici la fin de 1994, 16 millions de ménages auront un ordinateur personnel muni d’un modem.
- Selon les estimations actuelles, il y a entre 20 et 30 millions d’utilisateurs d’Internet à l’échelle du monde. Durant la semaine du 9 au 16 juillet, on a dénombré 167 513 accès par l’entremise d’un seul des nombreux points d’accès Gopher (Urbana- Champaign, université de l’Illinois).
Selon les études sur l’utilisation de programmes MMI dans les musées, il est déjà évident que le public est réceptif à cette technologie de l’interprétation et que celle-ci peut permettre aux visiteurs de mieux comprendre les expositions. La demande de téléchargement des fichiers d’images numériques mis à la disposition du public par le Smithsonian’s Office of Photographic Services au moyen d’Internet et des réseaux commerciaux est étonnamment élevée.
À mesure que se multipliera le nombre de personnes ayant des connaissances médiatiques, les établissements publics seront de plus en plus appelés à fournir des renseignements à l’endroit où se trouvent les consommateurs. Bien que le profil des marchés pour l’information électronique comporte toujours de nombreuses inconnues, l’existence de débouchés pour les services d’accès électronique semble manifeste, et on peut s’attendre à ce que ces débouchés augmentent considérablement, voire radicalement, durant les dix prochaines années.
Le secteur de l’éducation représente la clientèle visée la plus facilement identifiable pour l’information électronique, du fait que les publics de jeunes sont les plus réceptifs à ces produits et services. Les écoliers apprennent maintenant à utiliser un ordinateur dès la première année. Dans toute l’Amérique du Nord, notamment à Ottawa, des écoles sont dotées de postes de travail graphique haut de gamme comme Sun et d’autres machines utilisant le système d’exploitation UNIX.
Depuis longtemps, les universités investissent dans les technologies de l’informatique et des télécommunications, et leur soif d’information est insatiable. Elles figureront parmi les principaux utilisateurs des réseaux à haut rendement de l’avenir. Bien que beaucoup de musées nord-américains plus anciens aient vu le jour dans les universités, ils s’en sont éloignés au cours des cinquante dernières années. Ils ont maintenant l’occasion de reprendre leurs rapports avec elles par voie électronique.
Plutôt que d’empêcher l’achat d’ordinateurs, les budgets scolaires serrés semblent encourager le recours à cette technologie par souci d’économie, comme par exemple pour mettre en commun les cours et les ressources enseignantes au moyen de programmes d’enseignement à distance. Dans le cadre d’une étude réalisée en 1991, on a dénombré 69 réseaux d’enseignement par satellite et 16 000 sites à liaison descendante déclarés dans le système d’enseignement nord-américain. Les enseignants ont découvert des usages créatifs très diversifiés d’Internet en classe. Les écoles bénéficient de projets pilotes parrainés par les gouvernements et le secteur privé, visant à mettre à l’essai des systèmes innovateurs d’accès à l’information et à cultiver un marché pour l’avenir.
Voici certains exemples pour le Canada :
- OCRInet est une expérience comprenant l’accès sur demande à des cours sur bande vidéo, au moyen d’un réseau à fibres optiques.
- Plus de 600 écoles du pays (ce nombre devrait doubler avant la fin du projet pilote) participent à SchoolNet, qui leur donne accès par modem téléphonique à des ressources d’Internet comme des catalogues de bibliothèques, des babillards électroniques, des journaux électroniques et des conseillers experts adultes du monde entier. À l’heure actuelle, on dénombre environ 2 400 accès par jour.
- Dans le cadre du projet School-LINK, qui vient de commencer, 604 écoles de Toronto, Ottawa, London et Woodstock seront reliées par câble de liaison directe (beaucoup plus rapide que les modems téléphoniques) au réseau Internet ainsi qu’à une bibliothèque de disques optiques contenant des outils de référence, comme par exemple des encyclopédies.
De toute évidence, les écoles représentent un public que les musées, étant donné leur mission fondamentalement éducative, pourraient chercher à atteindre immédiatement avec leurs produits et leurs services d’accès électronique.
Les consommateurs dans leur foyer représentent un marché beaucoup plus vaste, mais flou et difficile à cibler. Peu d’établissements voués à la sauvegarde du patrimoine ont les moyens de se lancer dans la production télévisée de façon continue.
Le phénomène FreeNet représente un autre débouché possible. Dans 20 villes, situées pour la plupart en Amérique du Nord, des réseaux FreeNet sont en exploitation et plus de 50 autres comités organisateurs de Freenet sont actifs. Comme la plupart des particuliers ont accès à des terminaux dans des bibliothèques, même les personnes qui n’ont pas d’ordinateur personnel peuvent bénéficier des services d’information, qui comprennent habituellement des contributions d’organismes éducatifs, récréatifs, artistiques et patrimoniaux locaux.
Le FreeNet original (à Cleveland) sert maintenant 36 000 usagers inscrits, et on y dénombre plus de 11 000 accès par jour. Le fait qu’après l’entrée en exploitation de FreeNet à Ottawa, les ventes locales de modems aient augmenté de 800 p. 100 témoigne de la popularité de ce système.
Bien que les réseaux FreeNet présentent des renseignements uniquement sous forme de texte, ils offrent aux musées un moyen de diffuser plus largement l’information à l’échelle locale, même si on peut également y avoir accès à relativement peu de frais en passant par Internet. À tout le moins, les réseaux FreeNet joueront un rôle dans l’augmentation des connaissances en informatique de la population et, en stimulant l’intérêt public pour l’information en direct, contribueront à ce qu’elle ne devienne pas la chasse gardée d’une élite.
Si Internet et ses variantes ont une large portée, nous ne devons pas oublier qu’ils peuvent également servir à cibler des groupes d’intérêts ou des milieux particuliers.
Les musées ont déjà constaté avec inquiétude que, si la population de l’Amérique du Nord devient plus hétérogène sur le plan ethnique, ce changement n’est pas perceptible chez les visiteurs des musées. Il est difficile de pourvoir expressément à de multiples intérêts très diversifiés dans les expositions, compte tenu des contraintes spatiales et financières.
Toutefois, l’inforoute offre la possibilité d’une diffusion ciblée à des groupes d’intérêts particuliers et peut permettre d’atteindre des segments de la population qui, traditionnellement, ne fréquentent pas les musées.
Les collectivités indigènes en sont un exemple. Il peut paraître ironique que les cultures autochtones d’Amérique du Nord, presque anéanties par le colonialisme européen, disposent maintenant d’outils produits par la civilisation adverse, qui leur offrent l’occasion de préserver leur patrimoine et de le faire revivre.
Alors que les collectivités autochtones étaient autrefois relativement isolées les unes des autres et éloignées du courant dominant de la société, les technologies de l’informatique et des télécommunications leur permettent aujourd’hui d’être reliées, d’échanger des idées et des renseignements et de créer un sentiment de communauté virtuelleen particulier pour les Autochtones vivant en milieu urbainqui se superpose aux définitions traditionnelles de l’enracinement.
En avril 1994, il y avait sur Internet 24 serveurs de liste principalement axés sur les peuples indigènes d’Amérique et couvrant des sujets comme l’histoire précolombienne, des données de recensements sur les Autochtones, les langues indiennes et les traditions orales. En outre, plus de 90 babillards électroniques sont exploités par des groupes autochtones, ou leur sont destinés.
IndianNet, qui vient d’entrer en exploitation, est le premier réseau informatique appartenant à des Autochtones qui fournisse des renseignements à l’échelle nationale, à l’intention des Américains d’origine autochtone. Il s’agit à la fois d’un centre d’échange de renseignements pertinents provenant d’autres établissements et d’une ressource que les groupes autochtones peuvent contribuer à enrichir en fournissant des renseignements autodynamiques. Une initiative visant à créer un réseau analogue au Canada a récemment vu le jour. À l’échelle de la planète, des réseaux autochtones relient les peuples dans toutes les régions du monde postcolonial.
Le Native Indian Policy Center, également accessible par Internet, est essentiellement un groupe de réflexion électronique visant à permettre aux grands esprits autochtones du pays d’examiner les éléments d’orientation qui intéressent les peuples autochtones des États-Unis. Ceux-ci peuvent consulter en direct des comptes rendus, des rapports et des exposés de principes pour appuyer les activités d’élaboration de politiques des organisations autochtones.
Par exemple, les Oneidas de l’État de New York ont établi un site Web où ils peuvent présenter leurs points de vue sur des questions comme la souveraineté économique et la renaissance culturelle.
À mesure que l’argent provenant des activités commerciales ou du règlement des revendications territoriales est investi dans l’éducation communautaire (entre autres), la technologie informatique devient plus répandue au sein des collectivités autochtones et sert à enseigner leurs langues ainsi qu’à préserver leur histoire et leurs traditions culturelles. On vise ainsi à s’assurer que les peuples autochtones ne seront pas à nouveau mis en périphérie, à l’ère de l’information, mais qu’ils pourront participer, sur un pied d’égalité, à la société non autochtone. Leur présence sur Internet et sur des réseaux de satellites prévus à l’échelle nationale pour la radiodiffusion et la distribution sur vidéo d’émissions à contenu autochtone aidera également à amener leurs points de vue dans le grand courant culturel.
La plupart des traces originales des cultures traditionnelles autochtones ont été préservées uniquement dans les musées. Ceux-ci pourraient aider à stimuler la renaissance culturelle en cours en rendant cette information accessible par voie électronique. Selon le National Museum of the American Indian, la prestation d’informations par voie électronique sera une composante importante des services offerts aux collectivités autochtones du pays.
De son côté, le Musée canadien des civilisations (MCC) participe avec le conseil tribal tsimshian et le Museum of Northern British Columbia à un projet de reconstitution culturelle. Le MCC a fourni les images (sur vidéodisque) et le catalogue des artefacts tsimshians de sa collection, qui seront complétés par des recherches généalogiques effectuées par le conseil tribal tsimshian en vue de relier les artefacts à l’histoire des familles. À partir de cette base, il serait possible d’utiliser des documents linguistiques, des documents audiovisuels et des photographies historiques, des témoignages oraux et d’autres sources d’information afin de reconstituer numériquement la culture tsimshiane, au profit des générations à venir.
La recherche généalogique constitue un cadre essentiel à toute reconstitution culturelle. Elle illustre également comment on peut réunir par voie électronique une collectivité définie par des intérêts communs, mais géographiquement dispersée. Le milieu des généalogistes est étendu, comme pourrait l’attester tout organisme de conservation d’archives, et la somme d’informations compilées est sans doute monumentale, mais appartient surtout à des particuliers. Toutefois, depuis plus d’une décennie, les généalogistes ont à leur disposition des logiciels qui leur permettent de consigner des données et de les compiler dans des arbres de lignage. Le répertoire de 1993 de la revue Genealogical Computing contenait une liste de 111 progiciels conçus à cette fin, que l’on pouvait se procurer pour moins de 100 $.
Il ne faut pas sous-estimer l’influence de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours dans ce domaine. On a dit que Salt Lake City était à la généalogie ce qu’est Hollywood au cinéma. On y compile une impressionnante base de données généalogiques contenant plus de 200 millions de noms, dont 18 p. 100 d’Amérique du Nord et le reste provenant en grande partie d’Europe. L’automatisation de cette base de données a permis la production d’un progiciel offert au public (à une somme intentionnellement modique), qui permet astucieusement aux usagers de compiler l’histoire de leur famille et de fournir des données qui s’ajouteront à la base de données des Mormons.
Disséminés à l’échelle de la planète et n’ayant à leur disposition aucun lieu de ralliement et d’échange de connaissances, les généalogistes se sont taillé un créneau sur Internet, sous la forme d’une tribune électronique. Ils ont leur propre groupe d’information (soc. Roots) et leur liste de discussion (ROOTS-L). À ces sites, ils peuvent extraire des partagiciels généalogiques ou des fichiers texte contenant des renseignements de toutes sortes (p. ex. des répertoires des sociétés généalogiques juives ou des sociétés de clans écossais, des données sur des personnes ou des familles précises), faire part des résultats de leur recherche et exploiter les connaissances du milieuet peut-être même découvrir, ce faisant, des parents éloignésen affichant des questions.
Les personnes d’origines ethniques particulières peuvent prendre contact avec leurs congénères, comme en témoignent l’annonce d’un nouveau journal visant à réunir des données généalogiques sur les émigrés russes et leurs descendants, ainsi qu’une invitation lancée aux personnes d’origine polonaise à devenir membres de la Polish Genealogical Society (à Chicago). Dans les deux cas, l’un des objectifs était de créer ou d’augmenter une base de données généalogiques.
L’Australian Institute of Aboriginal and Torres Strait Islander Studies ainsi que le musée Beth Hatefutsoth de Tel Aviv (qui demande également à chaque visiteur juif de s’inscrire et d’indiquer son lignage principal) effectuent des recherches pour dresser des généalogies fondées sur les ethnies. Le National Museum of Scotland envisage de suivre leur exemple. Disséminés par les migrations, des groupes ethniques et linguistiques commencent à se redéfinir comme des groupes «dispersés», plutôt que «cohésifs», surtout grâce aux moyens de télécommunication. Ils créent aussi un marché, auparavant restreint, pour les textes imprimés sur leur groupe, en les distribuant ou en les commercialisant au moyen d’Internet.
Dans le même ordre d’idée, un auteur a soutenu qu’il était possible de regrouper les découvertes des généalogistes et des historiens locaux pour reconstituer les résultats de recensement des colonies américaines en 1751. Internet et ses successeurs alimenteront ces recherches en augmentant l’accès aux registres publics sous forme électronique : données de recensements, registres des palais de justice, collections des journaux, dossiers militaires, registres fonciers, etc. La future autoroute de l’information permettra la diffusion de recherches historiques familiales appartenant à des particuliers sur une échelle qui pourrait permettre la reconstitution de mégagénéalogies. D’ici une décennie ou deux, il pourrait être possible pour tous les Occidentaux de connaître leurs relations avec n’importe qui (s’ils le désirent).