Ivoires anciens au Musée canadien des civilisations










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(suite)







Homme debout avec pagaie, 1903-04

collectionné par A. P. Low à Cape Fullerton, baie d’Hudson (ivoire et couleur noire; 13,7 x 7,1 x 4,8 cm;
Musée canadien des civilisations IV-B-784 A-B).



Cette figurine se tient parfaitement en équilibre, sans appui. L’ivoire permet à l’artiste de tailler un visage aux détails incroyablement délicats. L’encre noire souligne les yeux et la bouche.

Cette datation précise – celle de l’expédition – ne donne pas nécessairement d’indications sur leur provenance. Malgré l’abondante documentation sur l’expédition, on parle peu des ivoires. Pour les chercheurs d’aujourd’hui, il est plutôt décevant de constater que Low, un géologue, et Borden, un médecin, n’ont prêté que peu d’attention à ce qu’ils considéraient alors comme de pures curiosités.


Dans le récit de l’expédition, intitulé The Cruise of the Neptune, A. P. Low mentionne des sculptures en ivoire dans un paragraphe : « La sculpture de l’ivoire de morse occupe les longues heures de l’hiver.






Homme debout avec épuisette à glace, 1903-04

collectionné par A. P. Low à Cape Fullerton, baie d’Hudson (ivoire et couleur noire; 5,1 x 4,6 x 1,3 cm;
Musée canadien des civilisations IV-B-774)



Cette épuisette servait à enlever la neige qui recouvrait les trous d’air des phoques.

Règle générale, ces sculptures sont des représentations rudimentaires d’animaux divers et d’autres objets animés, et possèdent peu de valeur artistique. Toutefois, il arrive qu’un véritable artiste s’affirme et, s’il est encouragé, il produira de merveilleuses sculptures d’animaux, d’êtres humains, de traîneaux à chiens ou de tout autre objet suggéré » (p. 176). Puisque nous savons que le Neptune a passé l’hiver à Cape Fullerton – et que les ivoires sont habituellement sculptés durant les longues heures de l’hiver -, nous pouvons donc penser que les Inuits des environs de Cape Fullerton en sont les créateurs.


Une autre source confirme cette hypothèse. Au cours de l’hiver 1903-1904, le Neptune mouille près de l’Era, un baleinier américain commandé par le capitaine George Comer. Dans son journal, Comer mentionne souvent le commandant Low et son médecin de bord. Voici la note du jeudi 21 avril 1904 : « Le commandant Low et le médecin sont venus me voir. Je leur ai donné quelques sculptures en ivoire pour qu’ils les rapportent à leurs amis » (Ross, 1984, p. 111). Le 20 janvier 1904, il écrit : « Mon second autochtone, Harry (Teseuke), a sculpté quelques ivoires pour le commandant Low et les lui a apportés ce soir » (Ross, 1984, p. 90).







Harry, chef des Aivilingmiuts, 1903-1904


photographié par A. P. Low (Archives nationale du Canada PA-050919)
Selon le capitaine Comer, Harry Teseuke, son second, a créé une série de sculptures en ivoire pour le commandant Low. En outre, l’un des ours en ivoire de la collection de Borden porte le nom de « Harry ». Ethel Borden racontait l’anecdote suivante à propos de Harry et du Dr Borden : « Une femme avait une jambe endolorie, une autre était hémiplégique et une autre encore était entièrement aveugle depuis des années à cause de cataractes. Le docteur a dessiné un diagramme et, en deux semaines, Harry, un Esquimau doué, a réussi à sculpter et polir deux béquilles en ivoire dans les conditions les plus primitives qui soient »
(Borden 1961, 35).

Harry, chef des Aivilingmiuts



Ce dernier passage correspond directement à une note de Borden qui, dans son journal de l’expédition, rapporte brièvement l’événement : « Harry, un Autochtone, m’a fabriqué quelques figurines en ivoire » (note du 12 janvier 1904). Harry était le chef des Aivilingmiuts et l’« Autochtone en chef » de Comer. D’ailleurs, le nom de « Harry » figure sur l’une des sculptures de la collection de Borden.






Homme rampant avec fusil, 1903-04

collectionné par L. E. Borden à Cape Fullerton, baie d’Hudson (ivoire et couleur noire; 1,8 x 1,5 x 7,6 cm, fusil 5,1 cm;
Musée canadien des civilisations IV-X-559)



Il est possible que cette figurine, collectionnée par Borden, ne soit pas du même artiste que les sculptures de chasseurs de la collection de Low, mais le style est comparable. Le parka à petit capuchon stylisé, les fines lignes des cheveux et la reproduction du mouvement attestent tous le même style local particulier.

Est-ce Harry qui l’a gravée? On ne le saura jamais. Ailleurs dans le texte, Borden dit du capitaine Comer : « Bien qu’il soit bizarre à plusieurs égards, il a grand cœur et, somme toute, je me suis très bien entendu avec lui; il m’a d’ailleurs donné des ivoires, quelques objets de curiosités pour ainsi dire » (note du 17 mai 1904). En outre, une note de son épouse, Ethel Borden, fait mention des « sculptures et objets façonnés reçus en signe de reconnaissance pour les soins donnés aux Esquimaux ». Ces maigres renseignements nous révèlent donc qu’« Harry » et des patients reconnaissants sont les créateurs de certains objets de la collection de Borden. Les commentaires d’A. P. Low nous permettent de penser qu’il a suggéré des thèmes aux Inuits, à son avis, doués pour les arts. Il a peut-être proposé les thèmes du groupe de sept figurines qui illustrent diverses activités de chasse; il y a de bonnes chances qu’Harry, le second de Comer, en soit le créateur.







Bœuf musqué, 1903-04

collectionné par A. P. Low à Cape Fullerton, baie d’Hudson (ivoire, os et corne de bœuf musqué; 4,8 x 1,5 x 7,1 cm;
Musée canadien des civilisations IV-B-804)



La position des pattes, la nuque basse indiquant un geste de broutement et le léger mouvement de la tête insufflent vie à cette petite sculpture.

Du point de vue stylistique, ces miniatures diffèrent de celles du Labrador. Aucune ne présente les riches marques noires et rouges des ornements de parka si caractéristiques des ivoires du Labrador de la fin du XIXe siècle. En général, elles sont plus grosses et esquissent des gestes et des mouvements. Toutefois, comme dans le cas des ivoires du Labrador, des marques noires servent à indiquer les cheveux et les traits du visage. Cette technique est reprise dans les premières miniatures de la période contemporaine, notamment dans les œuvres des artistes Sheokjuk Oqutaq et Peesee Oshuitoq de Cape Dorset.


Dans l’une de ses observations, Franz Boas, ethnologue, mentionne précisément cette région près de l’île de Southampton et de la côte ouest de la baie d’Hudson : « Les Aiviliks et les Kinipetus de l’île de Southampton créent de nombreuses sculptures en ivoire et en stéatite » (1901, p. 113).






Chasseur avec lance, 1903-04

collectionné par L. E. Borden à Cape Fullerton, baie d’Hudson (ivoire et couleur noire; 8,1 x 3,6 x 1,5;
Musée canadien des civilisations IV-X- 575) PCD 95-400-067




Je suis d’accord avec l’hypothèse de Martijn selon laquelle les emplois qu’offraient les chasseurs de baleines, comme le capitaine Comer, ou les explorateurs, comme A. P. Low et le Dr Borden, ont probablement stimulé la création de sculptures pour répondre aux demandes des marins désireux d’acheter des « souvenirs », comme Martijn les appelle, afin de les rapporter à la maison après leur chasse fructueuse (1964, p. 556).






Ours, 1903-04

collectionné par L. E. Borden à Cape Fullerton, baie d’Hudson (ivoire et couleur noire; 3 x 1,5 x 7 cm;
Musée canadien des civilisations IV-X-551)
PCD 94-594-049



Seule pièce gravée du nom de « Harry », cette représentation d’ours sert à identifier les autres ivoires créés des mains de ce sculpteur. La sensibilité et l’élégance de cette petite œuvre ressemblent beaucoup à celles du Caribou avec andouillers (IV-B-799); ce génial Harry a aussi sculpté la série des chasseurs de la collection d’A. P. Low.


Il semble donc évident que des Inuits, certainement de cette région de l’Arctique oriental, avaient l’habitude de créer des souvenirs pour une culture étrangère bien avant 1948. Lorsque Houston parcourra l’Arctique en favorisant la pratique de la sculpture, il poursuivra tout simplement une tradition amorcée dès les premiers contacts entre les Inuits et ces étrangers qui pénétraient dans leur monde. Parmi la longue liste d’explorateurs, de chasseurs de baleines, de missionnaires, de commerçants, de scientifiques, d’anthropologues, d’officiers de la GRC et de fonctionnaires, figurent A. P. Low et le Dr Borden qui ont constitué, à la fois grâce à des cadeaux et à des commandes privées, le groupe de sculptures présentées ici.


La prochaine étape de cette recherche serait l’étude des 30 ivoires collectionnés par le capitaine Comer de 1902 à 1910 pour l’American Museum of Natural History, à la demande de Franz Boas, ethnologue à cette institution.

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